Réflexion sur l’éthique de la pratique analytique à partir des chapitres IX et X de Piera Aulagnier, puis de l’expérience de Jung avec Sabina Spielrein.
par Cécile Raymond - janvier 1910


Introduction.
Dans ce texte, je vais présenter l’historique de l’affaire « Spielrein » telle qu’elle a été rapportée par ceux et celles qui ont pu lire la correspondance échangée entre Freud, Jung et Sabina Spielrein. Je présenterai d’abord un résumé de l’historique de la relation thérapeutique et professionnelle, qui a eu lieu entre Mlle Spielrein et Jung, de son évolution, puis de ses conséquences. La problématique qui va suivre, posera la difficulté en analyse, d’établir la distinction entre l’amour et le désir dans la cure. Le point 2 traitera de l’ouverture à la passion que suscite la sortie de l’analyste de son rôle d’analysant. Le point 2.1 montrera la manière dont ont été rassemblées les preuves par lesquelles Mlle Spielrein s’est construite une certitude de l’amour de Jung pour elle. Dans le point 2.2, je ferai ressortir les point qui poussent à la passion dans l’analyse.
Dans le point 3 : « L’autre côté de la passion », je montrerai comment la naïveté, puis les attentes idéalisées et irréalistes envers la vie, transforment l’autre en le même pour anticiper dans l’imaginaire les attentes réalisées. Je montrerai comment cette erreur logique de la modalité temporelle de la satisfaction, peut dégénérer en négativité, puis en régression, lorsque le désir rencontre un obstacle à sa réalisation dans le réel. Dans le point 3.1 : « Rendre compte de la réduction de la passion en analyse », j’expliquerai que le but de l’analyse est finalement, la réduction de la passion, l’analyse du désir et de sa réalisation dans l’imaginaire, puis sa réorientation vers des possibles réalisables satisfaisants. Dans le point 3.2 : « Effets des éléments individuels en analyse », je montrerai les difficultés que causent l’accroissement des éléments personnels constructifs, mais également destructifs, pour l’analyse du concept à définir comme souffrance; alors que l’excès de distributivité des faits personnels ne contribuent qu’à faire la preuve d’une culpabilité, dont le jugement détournerait l’analyse de son but. Dans le point 4 : Je mettrai en parallèle la théorie de Piera Aulagnier et de l’expérience de Mlle Spielrein avec Jung ». Je ferai ressortir les dangers pour l’analysant/e de « tout dire », et pour l’analyste, de laisser à l’analysant/e, la fausse croyance en « la mêmeté de sa pensée et de son dire » avec l’autre, par absence d’analyse de la relation de transfert.

1. Historique.

C’est une correspondance importante entre Freud, Jung et Sabina Spielrein, ainsi que des fragments d’un journal tenu par celle-ci, qui ont fait apparaître ce qu’il a été convenu d’appeler « l’affaire Spielrein » . De cette histoire deux faits ont été reconnus comme certains. Mais même à partir des documents qui font le récit de l’histoire, on ne peut connaître l’exacte vérité des faits étant donné leur imbrication avec le récit passionnel. Ce que l’on sait est que Sabina Speilrein, jeune fille juive et russe, est arrivée à la clinique du Bürghölzli, à Zurich pour y être soignée par Jung en 1904, à l’âge de 19 ans. À cette époque, Jung est marié depuis un an et père d’un enfant.
En 1906, Sabina sort de la clinique, suffisamment guérie, semble-t-il, pour entreprendre des études de médecine, qu’elle terminera en 1911, avec un diplôme préparé sous la direction de Jung sur « le contenu psychologique d’un cas de schizophrénie ». Mais elle poursuit sans doute son traitement, puisqu’en 1909, Jung dira qu’il est son médecin. En 1907, Jung fera un rapport à son propos sur « La théorie freudienne de l’hystérie », où il dira qu’il s’agit d’un cas grave de psychose hystérique chez une jeune dame intelligente de vingt ans. On sait par le psychanalyste jungien, le Professeur Carotenuto, que 46 lettres écrites par Jung à Sabina en 1908, ont été interdites à la publication par les héritiers de Jung.
Il n’a donc resté que les lettres entre Jung et Freud pour la consultation où celui-ci fait état d’un « vilain scandale » entre lui et une de ses patientes, qu’il a tirée autrefois d’une très grave névrose avec un immense dévouement, et qui a blessé son amitié et sa confiance de la manière la plus blessante que l’on puisse imaginer » . Jung explique ce scandale par le fait que : « c’est parce que je lui ai refusé le plaisir de concevoir un enfant avec elle » . Jung se défend de la pureté de ses intentions, jure qu’il s’est toujours conduit « en gentleman » et termine en évoquant les « composantes polygames » que cela lui a permis de découvrir dans son inconscient, tout en affirmant : « Ma relation avec ma femme y a beaucoup gagné en assurance et en profondeur » . Freud lui répond qu’il a entendu parler d’une femme qui s’est présentée comme étant la maîtresse de Jung. Mais Jung affirme n’avoir jamais eu de maîtresse et qu’il est « le mari le plus inoffensif qui soit » . Ce n’est qu’en juin que le nom de Sabina Spielrein va apparaître, alors qu’elle va se présenter chez Freud pour une entrevue pour « une affaire de la plus grande importance » et que Freud a télégraphié à Jung pour savoir de quoi il retournait.
On apprend que Jung serait allé plus loin qu’il n’était souhaitable dans la voie de l’amitié, parce que cela avait constitué pour lui son « cas d’apprentissage » et qu’il avait gardé pour sa patiente une reconnaissance particulière et dit-il : « je me suis finalement senti pratiquement obligé moralement de lui accorder largement mon amitié ; jusqu’au jour où j’ai vu qu’un rouage était par là involontairement mis en mouvement, raison pour laquelle j’ai enfin rompu » .
Suite à cet aveu, Freud fait à Jung un cours sur le transfert et sur le contre-transfert. Et Freud ajoute ces parole ironiques : « Le spectacle naturel le plus grandiose est celui de la capacité de ces femmes de se faire des charmes de toutes les projections psychiques imaginables, jusqu’à ce qu’elles aient atteint leur but. Lorsque cela est arrivé ou que le contraire est assuré, alors on peut admirer la constellation transformée », paroles dans lesquelles on trouve déjà ce qu’il développera quelques années plus tard à propos de l’amour de transfert, mais qui indiquent surtout que pour lui la cause est entendue : Sabina Spielrein est une hystérique manipulatrice, qui se sert de l’amour comme résistance à l’analyse, et Jung est l’innocente victime, tout juste coupable d’inexpérience. Il répondra donc à Sabina Spielrein par une fin de non-recevoir, la renvoyant à un traitement « pour ainsi dire endopsychique de l’affaire » .
La bienveillance de Freud envers Jung, encourage ce dernier à des avoeux pour le moins inattendus. Le 21 juin, il écrit « Pris dans mon délire d’être quasiment la victime des persécutions sexuelles de ma patientes, j’ai écrit à la mère de celle-ci que je n’étais pas là pour satisfaire la sexualité de sa fille, mais que j’étais seulement le médecin, raison pour laquelle il fallait qu’elle me débarrasse de sa fille ». Pour retrouver son rôle de médecin, Jung n’a trouvé d’autre solution que de lui demander de le payer au tarif de ses consultations, alors qu’il avait toujours soigné Sabina gratuitement. Et il ajoute : « Ma façon d’agir était une muflerie dictée par la peur, et je ne vous l’avoue guère volontiers en tant que mon père » . Dans la même lettre, Jung dit se sentir soulagé, car dit-il : « Mademoiselle Spielrein s’est libérée du transfert de la meilleure et la plus belle des manière et n’a subi aucune rechute » . Freud répond rapidement pour lui donner une fois de plus l’absolution, et ajoute cette remarque étonnante, pour quelqu’un à qui Jung avait parlé de la gravité du cas de Mlle Speilrein quelques semaines auparavant, en disant qu’il a reçu de celle-ci une réponse « étrangement malhabile » et « difficile à lire et à comprendre » . Les choses vont s’arrêter sur cette incompréhension pour un temps. Jung remercie Freud de sa compréhension, puis de son « si aimable secours dans l’affaire Spielrein, qui s’est maintenant si avantageusement résolue » . Les deux hommes partiront ensuite ensemble pour l’amérique.
La correspondance s’interrompt à la fin juin 1909, en même temps que se règle la question entre Freud et Jung. Un journal, commençant en septembre 1910, plus d’un an après nous permet de comprendre que Sabina reprend des relations de travail avec Jung. Celle-ci aurait pu permettre à Sabina Spielrein de préparer son mémoire de psychiatrie.


Problématique.

Lorsqu’on aborde le thème de la passion dans l’analyse, plusieurs questions se trouvent nouées entre elles. Celles-ci font apparaître des difficultés, voir des impasses de la théorie analytique elle-même. Dans l’expérience de Jung avec Sabrina Spielrein, deux questions concernant la théorie du transfert, lorsqu’il prend une forme passionnelle, doivent être posées : 1. Comment peut-on dans la cure, effectuer la distinction entre amour et ce qu’il est convenu d’appeler désir? Y a-t-il dans le dispositif analytique lui-même, en particulier de par la place qu’occupe l’analyste et du poids que peut prendre sa parole, un facteur qui pousse à la passion? Où encore est-ce seulement en cas de dérapage de l’un où l’autre des côtés que ces passions peuvent surgir? Enfin, à quoi peut prétendre l’analyse, non seulement dans le sens d’une « réduction » possible de la passion, mais aussi dans sa capacité à en rendre compte?
2. Un autre aspect du problème encore plus difficile à aborder, s’impose également à la réflexion : c’est celui des effets que ces éléments, qui jouent sur le plan individuel, dans la singularité de chaque cure, peuvent exercer sur le développement et l’histoire des institutions analytiques, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle a été, dès ses tout débuts, le lieu de déchaînements passionnels d’une violence extrême. Les rapports de Freud à ses élèves, de ceux-ci entre eux, de l’institution une fois créée par rapport à toute dissidence, pour ne pas évoquer une actualité plus brûlante, ont toujours été d’une intensité et même d’une brutalité, dont le terme de transfert ne suffit pas à rendre entièrement compte. Le cas de Sabrina Spielrein permet de réfléchir sur les différents aspects de ce problème, tout en fournissant un exemple frappant d’observation de montée de la passion amoureuse constructive, puis destructrice en situation analytique.

2. Sortie du rôle d’analyste.
Plus particulièrement durant l’année 1908, il semble que Jung soit sorti de son rôle d’analyste, et même simplement de thérapeute. Dans ses lettres, Jung parle de ses propres sentiments, de ses aspirations, et de son besoin d’être aimé. Dans ses lettres à Sabrina Spielrein, Jung écrit : « Je remarque que je suis bien plus attaché à vous que je ne l’eusse jamais pensé » . Il affirme également « je cherche la personne qui sait aimer sans pour autant punir l’autre, l’emprisonner et le pressurer, je cherche cet être qui saura faire en sorte que l’amour ne dépende plus d’avantages ou d’inconvénients d’ordre social, si bien que l’amour n’aura jamais d’autre finalité que lui-même au lieu toujours de n’être qu’un moyen » . À partir de ces déclarations, toute analyse devenait impossible, et ce sont ces lettres qui donneront à Sabina, la matière nécessaire à l’alimentation de sa passion. C’est à ces énoncés mis par écrit qu’elle s’alimentera désormais.

2.1 Distinction entre amour et désir.
1. Comment peut-on dans la cure, effectuer la distinction entre amour et ce qu’il est convenu d’appeler le désir? Alors que Sabina ne voit plus Freud et qu’elle demande l’arbitrage de Freud, c’est dans le passé, puis dans les paroles qu’il a pu lui dire ou lui écrire, qu’elle puise cette certitude. Dans les très longues lettres qu’elle adresse à Freud du 10 au 20 juin 1909 sous forme de journal, Sabina ne cesse de ressasser toutes les preuves de l’amour de Jung pour elle. Elle y relate l’admiration qu’il exprimait pour son intelligence. Elle y relate une phrase qu’il lui a dite un jour : « Des esprits comme le vôtre font avancer la science » . Elle y affirme ensuite : « Mais il n’a pas le droit de nier qu’il a existé des années durant une profonde parenté d’âme entre nous, il ne saurait nier qu’il s’exclamait constamment « Quelle intelligence ! » . Sabina relate leur profonde parenté d’âmes par toutes sortes d’exemples, tel que « leur identique appréciation de l’œuvre de Wagner » . Elle relate également des coïncidences étranges qui survenaient du fait que, comme elle le dit : « Je pouvais lire les pensées du Dr. Jung en sa présence où à distance, et lui, lire dans les miennes » .
En 1910, la thématique amoureuse revient en force et même avec une netteté encore plus grande qu’en 1910, Sabina Spielrein va affirmer dès lors sa conviction que Jung l’aime toujours et que le seul obstacle à leur union est qu’il est déjà marié. Dès le 11 septembre, après ce qui semble avoir été une première rencontre de travail, elle écrit dans son journal : « Il est pourtant certain qu’il m’aime » . Mais elle confie à son journal qu’il y a un obstacle à leur amour, c’est « qu’il est déjà marié » . Elle affirme ensuite : « personne ne pouvait aussi bien le comprendre que moi » .
Alors qu’un jour elle s’est rendue chez Jung pour une réunion de travail. C’est à Küsnacht, il lui faut prendre le bateau, il pleut à verse et il n’y est pas. Elle rentre trempée, furieuse, et apprend le soir même qu’il vient d’être père d’une petite fille et qu’il lui avait envoyé un télégramme qu’elle n’a pas reçu à temps. Elle affirme alors avoir fait une expérience angoissante d’hallucination visuelle, dans laquelle elle se voit comme un loup dans la glace, en même temps qu’elle perçoit les proportions de la pièce déformée. Le lendemain, elle retrouve Jung pour parler de son travail et elle écrit : « Il se montra saisi par le parallélisme de nos pensées et de nos sentiments ». Il lui dit que « cette découverte l’effrayait », mais affirme-t-elle : « c’est là le plus sûr chemin, par où je gagnerais son amour. Je ne vis trop bien ce que je représente pour lui » . Et elle conclut ainsi : « Ce que je désirais ces derniers temps s’est réalisé : il ne m’a que trop clairement montré son amour » .
La conséquence est qu’elle ne cesse de faire des projets. Elle écrit : « Je pourrais au moins, puisque je l’aime tant, lui donner un petit enfant, comme nous en rêvions jadis ensemble ? Quitte à ce qu’il retourne ensuite à sa femme » ou encore dit-elle : « Il ne reste qu’une solution, que les époux se lassent l’un de l’autre et que la femme file avec un quelconque « Français ». Un tel vœu est bien puéril, fantasque et, dans le cas précisément d’une Suissesse, impossible, et pourtant… » .

2.2 Facteurs qui poussent à la passion dans l’analyse.
Y a-t-il dans le dispositif analytique lui-même, en particulier de par la place qu’occupe l’analyste et du poids que peut prendre sa parole, un facteur qui pousse à la passion? Il semble que Jung ait fait lire son journal à Sabina Spielrein. Car il lui dit : « Il n’y a que ma femme qui ait lu ceci et … vous » . Elle explique à Freud qu’elle ne cesse d’insister sur de tels exemples, afin qu’il comprenne que ce qui les lia de si près n’est pas la seule relation de patiente à médeçin » . Elle ajoute : « Deux composantes luttent en moi, d’un côté l’orgueil blessé, vous voyez bien que je n’ai pu vous citer la moindre lettre où il m’appelle autrement que du nom d’amie » .
Un autre thème récurrent est celui de l’importance pour elle d’être unique pour Jung. Elle écrit : « Il m’est impossible de n’être pour lui qu’une parmi tant d’autres. Il me faut absolument la certitude qu’Il ne m’a pas si vite remplacée par une autre fille (il s’agit d’une autre étudiante de Jung qui, elle aussi, rêve de son amour), qui plus est dit-elle, parfaitement insignifiante. Ne m’a-t-il pas jadis donné son cœur ? » . Puis quelques jours plus tard, elle écrit : « Je ne vis que trop bien ce que je représente pour lui (…) ainsi, donc, non pas une parmi tant d’autres, mais une unique ». Et elle ajoute : « Il s’est défendu, il ne voulait pas m’aimer. Mais il le lui faut bien, parce que nos âmes sont si profondément semblables, parce que, même séparés, nous sommes unis par l’œuvre commune » . La certitude de l’amour de Jung pour elle est si ancrée que même lorsque Jung se sens obligé de lui répéter qu’il ne l’épousera jamais, elle écrit : « Mais je suis relativement certaine qu’il m’épouserait néanmoins s’il était libre. Car dit-elle, il sait s’abandonner aux nobles enthousiasme. Elle affirme ensuite : « Je m’en suis justement rendue compte hier, et c’est la raison pour laquelle je suis à nouveau prise par la plus violente passion » .

3. L’autre côté de la passion.
Est-ce seulement en cas de dérapage de l’un où l’autre des côtés que ces passions peuvent surgir? Contrairement à ce qu’avait cru Freud en 1909, pour Sabina, rien n’est « avantageusement réglé ». Des documents irréfutables dont des lettres écrites à Freud, puis le journal tenu par la jeune femme en 1910, montrent qu’il ne n’en s’est pas suivi pour Sabina, l’apaisement constaté par Jung dans leur dernière entrevue en 1910. Dans ces documents, on découvre que Sabina ne tient pas compte d’une réalité qui aurait été évidente pour tout autre, qui est que Jung a « rompu » et qu’il refuse de poursuivre toute relation avec elle, quels qu’aient pu être leurs liens antérieurs. Sabina persiste à traquer dans les paroles passées et actuelles de Jung, tout ce qui peut étayer sa conviction que Jung l’a aimée et l’aime toujours.
L’un des traits sur lequel Sabina Spielrein revient avec insistance et qui mérite d’être souligné, parce qu’il sera à l’origine d’un revirement brusque dans l’attitude de Sabina, et dont elle témoigne le 26 novembre, lors de son départ précipité pour Vienne au début de 1911. Celle-ci a la conviction du parallélisme de ses pensées avec celles de Jung. C’est cette communion mystérieuse qui leur permettrait de deviner les pensées de l’autre. Il faut noter que Jung se prêtait volontiers à ces petits jeux. Leur participation mutuelle à ces jeux sera considérée par Sabrina, comme des preuves de leur amour.
Mais un revirement soudain s’effectuera lorsque Sabrina Spielrein parlera avec Jung de ses réflexions sur l’instinct de destruction ; elle se met soudainement à redouter que celui-ci ne reprenne à son compte toute l’idée, telle qu’elle l’a élaborée. « Comment pourrais-je respecter un homme qui me ment, écrit-elle alors, qui me vole mes idées, qui n’est pas mon ami, mais un rival perfide et mesquin ? Comment, pourrais-je l’aimer ? » À cette dernière citation il convient de dresser l’oreille. Car dans celle-ci apparaît sous la forme persécutive un contenu qui avait jusque là été interprété dans un sens érotique, et même ce qui est beaucoup plus précis, dans un sens érotomaniaque. Car sans ses énoncés passionnels, Sabina interprète tous les éléments de la réalité comme un signe qui l’entretient dans la certitude qu’elle est aimée de Jung. Elle interprète également tout empêchement à la réalisation de son désir, comme étant incompatible à la volonté de son illustre amant. La question qui se pose ici est de savoir non pas uniquement comme se sont interrogés Freud et Jung, à savoir en quoi la passion se rapproche de la psychose, mais en quoi, le rejet appliqué à une interprétation erronée de la réalité, provoque chez une jeune personne, une réaction proportionnée à la trahison de son désir et de ses attentes envers la vie et envers les autres, et ici en l’occurrence envers l’autre comme représentant idéalisé de ce qu’il devrait y avoir de meilleur dans le monde.

3.1 Rendre compte de la réduction de la passion en analyse.
Dans ce cas, à quoi peut prétendre l’analyse, non seulement dans le sens d’une « réduction » possible de la passion, mais aussi dans sa capacité à en rendre compte? Le journal de Sabina Spielrein montre qu’au lieu de l’apaisement constaté par Jung dans leur dernière entrevue, il se produit une exacerbation d’une situation passionnelle, puis un affolement au sens propre du terme, qu’elle est incapable de maîtriser.


3.2 Effets des éléments individuels en analyse.
Un autre aspect du problème encore plus difficile à aborder, s’impose également à la réflexion : c’est celui des effets que ces éléments, qui jouent sur le plan individuel, dans la singularité de chaque cure, peuvent exercer sur le développement et l’histoire des institutions analytiques, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle a été, dès ses tout débuts, le lieu de déchaînements passionnels d’une violence extrême. Les rapports de Freud à ses élèves, de ceux-ci entre eux, de l’institution une fois créée par rapport à toute dissidence, pour ne pas évoquer une actualité plus brûlante, ont toujours été d’une intensité et même d’une brutalité, dont le terme de transfert ne suffit pas à rendre entièrement compte. Le cas de Sabrina Spielrein permet de réfléchir sur les différents aspects de ce problème, tout en fournissant un exemple frappant d’observation de montée de la passion amoureuse constructive, mais aussi destructrice en situation analytique.

4. Réflexion sur l’expérience de Mlle Spielrein avec Jung à partir de la théorie de Piera Aulagnier.
L’amour de transfert se construit à l’aide du désir. Sans désir, il ne peut y avoir d’amour de transfert. Le désir pour apparaître et se maintenir doit trouver un objet stable. Il ne peut donc y avoir d’amour de transfert ni de désir si l’objet est inexistant ou instable. L’amour de transfert est fragile et ne se construit que très progressivement, c’est pourquoi le moindre doute de l’analysant/e pouvant porter sur l’authenticité, puis sur la stabilité de celui-ci, peut constituer un obstacle au maintien de son désir, puis à l’émergence de sa réalité ontologique comme sujet. C’est pourquoi il est jusque d’affirmer que l’existence ontologique de l’analysant/e comme sujet désirant, se construit et se maintient sur l’existence de l’analyste comme sujet désirant. Or, il arrive que le désir de l’analysant/e se fixe sur la personne de l’analyste et sur la relation à celui-ci, plutôt que sur l’analyse elle-même; alors dans ce cas, il y a un risque pour que le refus de l’analyste de poursuivre sur la voie relationnelle et personnelle, détruise brutalement tout ce qui avait été difficilement construit tout au long de l’analyse.
Le désir de l’analysant/e se construit d’abord symboliquement par le rôle de l’analyste, puis il se tisse progressivement dans son imaginaire pour finalement émerger dans la réalité analytique. Or, l’imaginaire est l’expression de la traduction pour soi de l’analysant/e, de sa réalité cognitive, puis de sa propre perception de l’analyse. Dans le cas de Jung avec sa patiente, l’interprétation du sens de la relation par l’analysant/e conduisit Jung à croire que des gestes sexuels pourraient leur être mutuellement bénéfiques. Mais l’acte sexuel n’est pas pour tous les partenaires, un acte isolé sans conséquences; ce fut le cas pour Mlle Spielrein. Cette erreur de sa part sur les limites dans l’espace et dans le temps d’un tel acte, a obligé Jung à une remise en question en profondeur de cette relation analytique.
Par le rejet de Jung envers sa patiente, tous les « bienfaits » de la relation analytique, puis de l’analyse elle-même ont été annulés. Or, le fait pour l’analyste de pouvoir assumer l’évolution de la relation de transfert dans l’analyse, permet à l’analysant/e de construire des représentations positives de lui/elle-même, mais l’impossibilité de l’analyste d’assumer l’évolution de la relation de transfert dans l’analyse, contribue à ne plus susciter chez l’analysant/e de représentations pouvant être évaluées positivement pour lui/elle-même.
Nous pouvons conclure que de l’échec du jugement chez l’analyste, s’en suit nécessairement l’échec de l’analyse. Alors de l’échec de l’analyse subsiste un trou, une béance qui empêche l’analysant/e d’être en contact avec lui/elle-même, tant et aussi longtemps que quelqu’un ne sera pas en mesure de l’aider à assumer à nouveau ce rejet en lui/elle-même. Le rejet subi par Jung a confiné Mlle Spielrein à des actions désespérées, c'est-à-dire sans espoir de retrouver l’amour perdu. En considérant les suites de cette expérience malheureuse en analyse, nous pouvons donc affirmer que c’est sur la recherche de réparation des multiples formes du manque dans le désir, que reposent la plupart de nos manières désespérées d’agir et d’entrer en relation.
De cette rupture malheureuse de Mlle Spielrein avec Jung, il est également possible d’affirmer que la forme classique de la position du psychanalyste derrière le divan, permet à l’analysant/e de repartir de la position traumatique (de rejet) pour pouvoir ensuite le ramener à son unité comme sujet. C’est du conflit non résolu de l’analysant/e, lié à la position spatiale, puis du statut symbolique de l’analyste pour l’analysant/e, qu’il est possible d’affirmer que les représentations suscitées et remémorées en analyse, sont liées à la réalité actuelle de l’analysant/e, et que ce sont ces représentations qui permettent la reconstruction progressive d’une réalité non conflictuelle en analyse. Or, dans le cas de la rupture d’analyse de Jung avec Mlle Spielrein, l’impossibilité pour celle-ci de conserver des représentations positives de la relation analytique, a déconstruit chez Mlle Spielrein, une grande partie du travail qui avait été réalisé en psychanalyse. Il est pertinent de s’interroger sur le type d’équilibre que Mlle Spielrein a dû retrouver après le rejet de Jung.
Nous pouvons présumer que l’absence de voies positives d’explicitation des modalités négatives passées du désir, accompagnée d’une souffrance inexprimable parce que devenue trop inconcevable, a causé un vide de sens qui n’a pu être comblé que par la construction de défenses dont la complexité est parvenue à masquer une souffrance qui ne pouvait plus trouver d’exutoire possible dans l’environnement. Il est à présumer que Mlle Spielrein a dû reconstruire de telles défenses, suite à son rejet de l’analyse par Jung.
En analyse, le désir doit d’abord prendre assise dans l’imaginaire avant de pouvoir trouver satisfaction dans sa propre vérité, par le moyen des souvenirs et des faits actuels concrets traduits en langage et en symboles. Or l’imagination est d’autant plus active et indûment envahissante, que la raison est davantage privée de bases cognitives, logiques et normatives pour effectuer ses jugements. Si la solution rapide consiste donc à nier la négation, en analyse, celle-ci n’est pas aussi simple à effectuer que sur une feuille de papier; alors, ne sachant pas quel type d’analyse a fait Jung avec Mlle Spielrein il est possible de présumer que les délires amoureux qu’à vécu celle-ci, n’étaient pas contrebalancés par des satisfactions cognitives, rationnelles et symboliques suffisantes, pour pouvoir réorienter le désir culturel d’exploitation sociale et sexuelle d’une jeune femme, souffrant d’une image négative, que lui retournait d’abord Jung lui-même, alors que Mlle Spielrein recherchait une direction positive à donner à son désir, à son identité, puis à sa vie professionnelle.
Si selon Piera Aulagnier, tout dire en analyse est un esclavage » , alors l’amour de transfert, qu’il soit offert par confiance, maladie, imagination, ignorance ou pour tout autre raison, est sous une constante menace d’être rejeté ou même exploité. Pour réaliser le but thérapeutique de la psychanalyse ou de toute autre forme de thérapie, il convient donc de s’assurer qu’il soit possible de vivre un amour de transfert, sans risque d’exploitation sexuelle ou de d’autres types de méfaits. C’est pour que l’effacement temporaire de l’analyste comme sujet barré, puisse produire la contre-implication positive de l’analysant/e, appelée peut-être à tort « amour de transfert », que la menace de rejet (l’un et l’autre) doit pouvoir demeurer en suspend, afin de ne jamais pouvoir devenir effective. Ceci implique qu’en analyse, l’analyste soit prêt à se nier lui-même pour que l’autre (l’analysant) puisse exister.
Il est donc juste d’affirmer que toute action ou tout dire, qui pourrait renverser la contre implication (<>) en son contraire (><) , nuit à l’instauration, puis au maintien de l’amour de transfert en analyse; un tel renversement devrait donc toujours être évité, si celui-ci risque de devenir la cause d’un processus de dénégation de lui-même chez l’analysant/e comme sujet désiré et désirant. Toute menace de rejet (l’un et l’autre) pouvant résulter d’actions contre l’éthique de la profession, devrait être considérée ni plus, ni moins, comme une forme de répression de l’esprit de l’analysant/e par l’analyste. Car il faut bien comprendre que la situation thérapeutique n’est en aucun cas une relation d’égalité, c'est-à-dire que l’analysant/e puisse être considéré comme un être à protéger et non à exploiter. Au contraire, la relation thérapeutique doit être une situation de confiance où le plus grand (<) accepte (moyennant rémunération), de donner prédominance au plus faible (>), afin que celui-ci puisse se laisser temporairement prendre en charge, pour pouvoir retrouver son autonomie psychique, émotionnelle, intellectuelle et spirituelle.
Dans la perspective de Piera Aulagnier, nous devons conclure que toute exploitation abusive de la position de pouvoir, qui se servirait du « Tout dire » propre à la position de naïveté ou de faiblesse, nuit à la possibilité de guérison. Nous pouvons également affirmer que la situation analytique est une situation éthique, lorsqu’elle satisfait au principe éthique de protection du plus faible. L’analyse comme situation éthique doit tenir compte que la formation de la relation de transfert repose sur le dévoilement d’une constellation de pensées et d’images suscitées par la relation thérapeutique.
La mise à nu du capital idéique suscité par l’amour de transfert doit être soutenu moralement, puis orienté éthiquement, pour éviter qu’il ne se transforme en appauvrissement de ce capital causé par le manque de soutien moral et par manque d’orientation éthique de la relation transférentielle. Une analyse doit être menée dans les règles de l’art pour que sa fin produise une résolution favorable pour la personne qui la fait. Le cadre moral et le type de relations logiques et éthiques de la situation analytique, doivent donc préserver l’autorité professionnelle de l’analyste, de manière à ce que celle-ci n’ait jamais à être remise en question, où n’ait (autant que possible) jamais à être récupérée parce qu’elle a été perdue; ensuite, l’intégrité familiale ne doit jamais être menacée par une trop grande proximité des individus avec celle-ci.

Conclusion.
Il est certain que nul n’est parfait, mais il a dû se produire une lacune professionnelle et personnelle importante de la part de Jung dans cette analyse, pour que ce dernier se voit dans l’obligation de récupérer son autorité professionnelle et son intégrité familiale, toutes deux remises en question par la situation analytique, dont l’aspect médical avait été contaminé par certains aspects passionnels du mode de relations utilisé dans l’élaboration du traitement. Il convient donc de dire que l’intégrité personnelle, professionnelle et personnelle ne sont pas dissociables moralement, éthiquement et sans risques en situation d’analyse. Une des grandes lacunes de Jung dans l’analyse de Mlle Spielrein, fut que celui-ci a omis de persévérer dans sa propre mise en veille comme sujet désirant, pour que les conditions nécessaires au maintien de la contre-implication (<>) (du plus grand avant le plus petit), essentielle à l’analyse puisse être maintenue.
Lorsque la contre-implication logique, puis morale et éthique ne peut être maintenue dans l’analyse, c'est-à-dire, lorsque le patient n’est pas (ou n’est plus) en mesure de ressentir, puis de vérifier que l’analyste est bien celui qui détient l’autorité morale et éthique en analyse pour assurer sa sécurité psychologique, alors le patient est retourné à lui-même, sans aucune possibilité que son existence puisse faire retour dans l’autre, pour lui permettre d’émerger de la faille transférentielle comme sujet. Or si pouvoir faire retour dans l’autre pour l’analysant/e implique nécessairement le désir de l’analyste; alors l’analysant doit être protégé contre lui-même.
La protection de l’analysant/e implique que le désir ou le non désir de l’analyste soit bilatéralement reconnu, pour ne pas mettre l’analysant/e en situation de devoir douter de la valeur de son propre désir, ou de ne pas pouvoir supporter de voir celui-ci lui revenir nié par l’analyste, comme ce fut le cas pour Mlle Spielrein. En situation analytique, s’il est vrai de dire que sans le désir de l’analyste, l’analysant/e n’existe pas, alors il est également vrai de dire que le rejet de l’analyste efface également l’existence de l’analysant/e. Il est donc juste d’affirmer que Jung a commis une erreur en n’anticipant pas les circonstances où devenant non-désirant, il se verrait contraint de refuser le désir de celle dont l’existence ontologique dépendait du maintien de son propre désir d’analyste. Par conséquent, il en a résulté que Jung s’est contredit comme analyste désirant en devenant non-désirant. Il est faux de dire qu’un analyste non désirant peut participer au maintien du désir de son analysant/e. Il est également faux de dire que l’absence de désir de l’analysant/e participe à l’existence ontologique de l’analysant comme sujet désirant.
Le maintien de la liberté est donc nécessaire pour tout analyste; et perdre cette liberté condamne à la fois l’analyste et l’analysant/e à assujettir leur désir mutuel à tous les événements positifs et négatifs futurs possibles de l’analyse. Jung s’est donc contredit lui-même en perdant sa liberté d’analyste car il a assujetti son désir à tous les événements futurs et possibles, c'est-à-dire positifs, mais également négatifs, de l’analyse de Mlle Spielrein. La loi de l’analyse suit donc la loi de la logique qui dit que derrière du faux, on met n’importe quoi; c’est donc pour éviter d’exposer l’analyste et l’analysant/e à trop de fausseté dans la relation analytique, qu’il convient d’éviter de remplacer la satisfaction du désir pulsionnel, par des actes de langage en analyse.


Bibliographie.


Kress-Rosen, Nicolle, De quel amour blessé? http://www.cartels-constituants.fr/contenus/documents/6813.pdf.

Aulagnier, Piera. Le droit au secret.