En dialogue avec l’ouvrage Femme d’un seul homme, les séparations impossibles (Louise Grenier, Montréal,Quebecor, 2006)
par Isabelle Lasvergnas - avril 2006


Une analyste, une lectrice, nous invite à suivre son chemin à travers le champ de lectures variées qui est le sien : certaines lectures sont récentes, d’autres datent de toujours. Une analyste se livre. Elle nous livre son imaginaire dans un dialogue vivant et simple avec son lecteur qu’elle n’hésite pas à interpeller de ci de là. Plutôt que lecteur je devrais préciser sa lectrice, car l’adresse de l’écriture est explicitement ciblée et sexuée : c’est une femme qui parle à d’autres femmes en leur tendant des miroirs de femmes.

La stratégie d’écriture adoptée est-elle pédagogique ? L’objectif visé est-il d’aider la lectrice à « former » des jugements diagnostics à son endroit ?À auto-évaluer sa posture d’amoureuse en regard d’autres figures de femmes éperdues d’amour ? Oui, pour partie. Mais je dirais que le fil conducteur du propos soutenu n’est pas pour l’essentiel de dresser un guide diagnostic qui ne dirait pas tout à fait son nom ;même si une certaine présentation du livre pourrait donner l’impression que l’ouvrage propose une typologie interprétative de comportements qui seraient, osons dire le mot, pathologiques,chez des femmes trop éprises d’un amour impossible. Incapables de se séparer de cette impossibilité même, incapables de faire le deuil de ce qui les envahit, les mine, les embrase, les détruit : autant d’expressions diverses de ce qui de l’excès tue la vie. Repoussons plutôt cette clé de lecture du livre qui pourrait induire qu’il existerait une normalité du lien amoureux, par opposition à une anormalité de ce lien, ou encore qui pourrait laisser croire qu’il existe une échelle de mesure de l’attachement dans laquelle un attachement « bien tempéré » s’opposerait à une démesure de l’attachement. Alors même que c’est de la passion dont il s’agit ici, de son destin d’incertitudes, de son implacable désir d’absolu, de sa tragédie constitutive de la condition humaine. L’âme de Racine, innommé dans le livre, hante me semble-t-il de part en part ce qui en a inspiré le mouvement.



Voir dans le nouvel ouvrage de Louise Grenier un manuel d’introduction à la psychologie, quand bien même il s’agirait de psychologie psychanalytique, serait également réducteur. Je préfère de beaucoup pour ma part y entendre la parole initiatique d’une conteuse qui fait défiler pour nous les images d’un grand livre plein de mystères. Je préfère me laisser porter par le timbre d’une voix qui se veut accessible à tous et porteuse d’enseignements sur la folie privée de la vie. Je préfère m’abandonner à ce sur quoi ouvre cet ouvrage.

Fonction ouverture: ce que j’entends par cette expression est une interpellation intime de soi en écho à l’évocation des multiples figures de femmes qui peuplent le livre de Louise Grenier. Elles peuplent le livre, dis-je, elles l’habitent, ce long cortège de personna évoquées sur le mode de l’esquisse rapide et de l’ombre à peine crayonnée, silhouettes plus ou moins familières, plus ou moins étrangères, petites sœurs folles qui nous émeuvent, nous bouleversent,nous font horreur parfois, et toujours nous font rêver. Adèle H, Sibylle, fille de Lacan, Camille Claudel, Marguerite D., Thérèse Desqueyroux, Frida Kalho, Nelly l’escorte, etc. sont autant de masques fugitifs derrière lesquels se cache une part inconsciente de nous-mêmes, autant de fragments-miroirs d’une part enfouie de notre folie possible, que celle-ci soit par nous reconnue ou déniée. Une part sombre incontestablement, auto-destructrice en premier lieu, mais potentiellement allo-destructrice lorsqu’on devient la meurtrière de l’objet intensément aimé/haï. Une part qui, néanmoins, parvient quelquefois à conjuguer ensemble passion dévorante et pouvoir créateur.

C’est bien là ce que me semble suggérer l’auteur. C’est là, dirais-je, que le propos du livre porte le plus.

Dans le sillage des mots de Louise Grenier, nous recroisons le chemin d’héroïnes mutiques ou violentes, mélancoliques, emmurées en elles-mêmes, quand elles ne sont pas emportées par la fureur et la haine à l’endroit de l’objet qui leur fait défaut. Ces personnages de femmes, Louise Grenier nous les montre toutes incarnées, qu’elles soient indifféremment à ses yeux des créations de fiction, des femmes écrivains ou artistes dont l’œuvre se confond avec leur vie ou des personnages historiques ayant «réellement» vécu. Leur histoire est à la fois romanesque et véridique, fictive et réelle, exemplaire et emblématique. Ces femmes que l’auteur nomme par leurs prénoms afin de nous les rendre plus proches encore, sont, je le répète, non seulement nos petites sœurs, mais quelque part aussi nos doubles. Elles sont autant de figures allégoriques investies par nos fantasmes. Leurs chants de sirènes nous attirent irrésistiblement vers elles...

Ce livre nous parle de l’emprise dans la relation d’objet et interpelle cette part intime de l’être là où la séparation d’avec l’objet de désir s’avère impossible. Mais séparation d’avec quoi, d’avec qui ? Quel est-il donc cet obscur objet du désir, ainsi que le nomme Buñuel, auquel on ne saurait renoncer ? Est-il pour la fille une imago du père ineffaçable, c'est-à-dire un fantasme, ou est-il la trace d’une dépendance plus originaire encore, dépendance vitale quasi physique du nourrisson par rapport à la mère primordiale, celle dont dépend la survie biologique de l’enfant naissant ? Une empreinte première irreprésentable dans ce cas, hors imaginaire en quelque sorte, et qui qualifie un état d’emprise beaucoup plus radical encore que ne l’est l’emprise du fantasme. Pour parvenir à penser cette forme extrême de l’emprise qui peut être la conséquence psychique de certaines situations de grave carence relationnelle ou d’effraction du pare-excitation de ce temps de l’archaïque, (nourrissons abandonnés, très graves maladies infantiles, décès de la mère lorsque l’enfant est en bas âge, maltraitances diverses du bébé et du très jeune enfant, etc.) je me réfère aux problématiques d’un masochisme, lui aussi extrême, évoquées notamment par Michel de M’Uzan ou Patrick Miller. Alors même que cela le détruit, le sujet ne peut renoncer dans une répétition compulsive plus forte que lui à quelque chose qui se saisit de lui et qui est la condition même pour qu’il puisse se sentir vivant, s’éprouver vivant : un faux désir en fait, un leurre de désir, un désir en trompe l’œil que rien dans le réel ne parvient à combler. Une avidité insatiable de quelque chose dont « l’autre/amour » qui se dérobe est sensé être porteur, et qui touche, je crois, à l’enveloppe corporelle, au Moi-peau dirait Didier Anzieu. Le psychanalyste reconnaîtra ici dans cette main-mise d’un pré-psychique sur le psychique l’effet de traumas précoces faits d’un manque ou d’un trop plein ayant imprimé au fondement du Moi naissant une collusion des éprouvés au plus près du corporel, au plus près de l’état de la survie biologique, là où l’origine du Moi nous rappelle Freud, plonge ses racines dans le biologique et le corporel. Soit une confusion originaire entre l’éprouvé de mort et l’éprouvé de vie, une collusion de la souffrance et de la jouissance qui se reproduit dans certaines quêtes compulsives de recherches de satisfactions sur le mode de l’érotomanie ou sur le mode masochiste à travers un objet-drogue indispensable qui est vitalisant autant qu’il est toxique, (mortel éventuellement), sans que cette différenciation puisse être accessible au plan de la représentation psychique, c'est-à-dire au niveau du fantasme. Pour continuer à sentir en soi le souffle de la vie, le sujet recherche sous la forme d’un besoin irrépressible, une satisfaction inscrite dans cette dualité pervertie du pulsionnel et des destins du plaisir. (C’est pourquoi j’ai tellement de réserve sur la formule par ailleurs parfaitement galvaudée de Lacan : il ne faut pas céder sur son désir….)

Louise Grenier emprunte un instant l’expression forte de Nancy Huston en parlant d’un espace de « haine propre » du sujet, méconnaissable comme telle, haine propre inaccessible à la représentation psychique, et qu’il peut arriver que le sujet pour tenter inconsciemment de s’en défaire, de s’en dégager, projette sur l’autre extérieur, qui passe alors dans une inversion du signe de l’adresse, du statut de « l’autre/amour » à celui de « l’autre/haine », sans que le lien passionnel maintenu avec l’objet n’en soit pour autant amoindri.

Je voudrais tirer mon profit de la superbe citation de Barthes sur l’écriture mise en exergue de l’ouvrage : « savoir que l’écriture ne compense rien, qu’elle est précisément là où tu n’es pas », pour y juxtaposer de façon mimétique : savoir que le lien maintenu ne compense rien de l’inexistence de l’objet, savoir que l’objet d’amour - on pourrait tout aussi bien dire l’objet de haine -précisément là où tu n’es pas.

Les voies de la passion qui mènent aux attachements extrêmes et aux renoncements impossibles sont infinies. S’il arrive qu’elles mènent quelquefois à une mort réelle par suicide, si elles signent souvent une attrition de la vie qui se module alors sur le registre de la mélancolie, elles s’accompagnent toujours d’une soif d’intensité de l’éprouvé que rien, hormis « l’objet de désir », ne semble pouvoir étancher.

Dans la dynamique intrapsychique que les trajets de vies évoqués dans le livre visent à illustrer, on pourrait distinguer globalement deux types de destins du désir, ceux d’une identification à ce qu’il en serait du désir d’un autre introjecté, (c’est-à-dire présence d’un fantasme et d’un désir refoulés), et ceux, plus archaïques, qui plongent leurs racines dans une antécédence du fantasme et du fonctionnement de la pensée préconsciente. Quelque chose qui est véritablement inconscient, une expression directe du ça demeurée en quelque sorte hors psyché. C’est pourquoi je faisais référence précédemment d’un point de vue métapsychologique aux problématiques les plus inquiétantes du masochisme physique, je dis bien physique, pour mieux éclairer leur contrepartie en termes d’un masochisme moral de l’attachement, qui est le cas qui nous occupe ici.


Parmi les nombreuses figures de la passion retenues par Louise Grenier, j’en retiendrai deux qui me semblent refléter de façon relativement claire cette double dynamique. Tout d’abord celle de « la reine du silence » face à un monde dépeuplé, sans voix du père pour accompagner l’enfant, sans photographies, sans lettres à elle laissées. Sinon cette phrase insistante : « Que dirait la reine du silence » ?

Étrange sacre en effet, étrange condensation d’un signifié, que celui d’être nommée pour l’enfant reine du silence dans cette perfection qui la fait reine aux yeux du père, mais qui lui intime dans le même mouvement d’être celle qui parle sans voix, sans mots. Tel serait-il dans le fantasme le trait qui lui fait trouver valeur unique aux yeux du père ? Comment dès lors renoncer à un tel lien enchanteur ? Comment rester fidèle à une formule qui qualifie l’essence de l’être, alors même qu’elle contraint l’enfant à une énigme impensable, savoir de quelle parole de silence elle serait la porteuse ? De quoi est faite la parole du silence ? Quelle est sa teneur ? À quelles conditions l’atteindre ? Celle de se taire, de rester muette et sans adresse autre que celle du père disparu ? Celle d’adopter la posture hiératique de qui se tait parce qu’elle partage avec le père son secret, ou est-ce la parole du suicide qui fait disparaître la jeune femme comme le père dans le silence de la mort ?

À cette magnifique fiction autobiographique (Marie Nimier, La reine du silence, Paris, Ed. Gallimard, 2004), se juxtapose en moi de façon associative l’écho de cette autre femme, une figure de la clinique psychanalytique en l’occurrence (2) qui avait sombré dans un très grave état dépressif suite à un échec amoureux. Le père comme un trou noir, disait-elle. Le père trou noir comme les voiles noirs de sa veuve : cette présence-absence du père qui se marque et disparaît tout à la fois dans les longs voiles du deuil qui absorbent et effacent le visage de la mère endeuillée. Le trou noir qui n’est pas celui de la physique, mais qui comme lui avale toute l’énergie solaire/psychique. Le trou noir de la fosse mortuaire où l’enfant de 4 ans a vu disparaître le cercueil de son père. Son père dans une boîte où on l’avait couché et enfermé. « Je veux aller dans le trou avec mon papa » avait coutume de dire la petite fille à son entourage. Pourtant on l’avait longtemps crue bien vivante, souvent elle se montrait même gaie, n’eut été cette terreur du noir qui la prenait chaque soir immanquablement. Le soir, la nuit tombante, cette angoisse sans cause, sans raison, une brunante comme on dit au Québec qui s’emparait d’elle, chaque jour, toute sa vie. Une angoisse innommable qui lui donnait la certitude physique qu’elle était en train de mourir.

Je pense aussi aux « veuves blanches » de la guerre de 14-18, ainsi qu’on les appelait, ces vestales dédiées au culte du souvenir, ces femmes vieillies entrevues dans mon enfance, ces familières des cimetières et des messes basses du matin qui trouvaient dans leur fidélité absolue au fiancé jadis tombé au champ d’honneur, la grandiosité de leur existence. Leur sexualité sacrifiée était la mesure de leur refus obstiné de l’oubli…

Je pense enfin, et là ce cas est explicitement nommé par l’auteur, à la relation si troublante entre Marguerite Duras et son dernier compagnon de vie, relation que Louise Grenier qualifie de relation maître-esclave. Beaucoup plus précisément, il me semble que nous sommes pris à témoin dans la dynamique de ce couple célèbre, trop célèbre, avec une collusion des identifications et du désir enfant-mère, là où ne semble pas s’être inscrit de tiers médiateur.

Marguerite Duras, face à l’enfant Yann, elle l’enfant négligé, elle l’enfant malade, elle la mère tyrannique, abusée, ruinée. La mère violente/violante au double sens de l’assonance du terme. Et lui face à elle, l’enfant au double sexe, tantôt fille, Marguerite enfant amoureuse de sa mère qui ne la voit pas, tantôt le fils préféré de la mère, tantôt l’enfant amant captif. Enfant prisonnier qui se soumet. Enfant infidèle qui se refuse. Enfant abandonnique. Enfant dépouillé de son identité propre, Yann Andrea Steiner qui se réduit à être le support et l’objet de l’écriture/vie de Duras. L’enfant/mère nourricière dont le corps à corps ravive la mère mourante et fait barrage contre la mort, l’enfant-nourrisson abouché à la mère qui se noie avec elle dans l’alcool…Sublime ou pathétique Yann Andrea ? Monstrueuse ou désespérément seule, désespérément délaissée M. D. ? Qui pourra trancher, sinon du lieu d’un jugement normatif ?

Tout dans les dernières années de la vie de Marguerite Duras semble pointer du doigt la détresse de la mère et l’emprise dans la psyché de la fille de cette part folle de l’imago maternelle. À ce jour les multiples biographes semblent s’accorder sur ce point et nous donnent à imaginer une répétition particulièrement tragique sur le tard dans la vie de Duras, de ce qui aurait pu être un état de carence de la psyché naissante de l’infans dans la relation mère-enfant de la prime enfance. Encore qu’ici il ne s’agisse peut-être – sans doute - que de nos propres projections quant à ce qu’il en aurait été, chez ce nourrisson là, d’un état de désaide psychique comme disent les psychanalystes.« C’est un orgasme noir. Sans toucher réciproque. Ni visage. Les yeux fermés. Ta voix seule… »(Marguerite Duras, Le navire night, Paris, Mercure de France, 1979).



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1. Ce texte a été présenté lors de la table ronde organisée autour du livre de Louise Grenier, GEPI, (Groupe d’études psychanalytiques interdisciplinaires) ,Montréal, UQAM, 7 avril 2006.

2. Il ne s’agit pas d’un exemple tiré de l’ouvrage de Louise Grenier.