Femme d'un seul homme. Les séparations impossibles.
par Louise Grenier - avril 2006


«Je suis la femme d'un seul homme», dit-elle, Suspendue aux pas d'un fantôme, aux échos lointains d'une voix ou d'un regard, d'un geste ou d'une parole, elle est pleine – peine - d'absence de l'autre. Elle qui fut arrachée à ses rêves d'union amoureuse, ne peut accepter le «never more» (le «jamais plus» ) d'un abandon demeuré impensable. Elle, enfouie dans les silences de son histoire, a vu la mort emporter un être qu'elle avait pris l'habitude d'ignorer. Et voilà que la perte lui révèle que l'objet aimé/aimant est irremplaçable, unique, et inséparable d'elle. Découvrant dans la perte la puissance de son attachement et de son besoin de l'autre, elle redevient ce qu'elle n'a jamais cessé d'être : un être façonné à même la matière brute du désir. Elle vient de désir-là, de cette souffrance dont désormais elle joue en solitaire. Elle joue un «duo pour femme seule. Son «fantôme» empruntant les voies tracées par un ancien désespoir la couvre de son ombre.

Quel est donc le fantasme sous-jacent à ces tragédies intimes ? S'agit-il d'une résurgence du stade du Miroir et/ou du père idéalisé ? Dans son dialogue intérieur avec «un revenant », la femme d'un seul amour ne fait-elle qu'actualiser le lien narcissique et imaginaire à la Mère d'avant la castration ? Lien qui montre la puissance dévastatrice de la pulsion de mort quand elle fait de Narcisse son représentant ? Voilà quelques-unes unes des questions qui ont inspiré l'écriture de mon livre.


§ Dans mon livre, il est donc question des femmes d'un seul amour, celles qui établissent un lien indestructible, et souvent destructeurs, avec un homme réel et/ou le plus souvent imaginaire. Ce qui Piera Aulagnier appelle «l'autre pensé», et que je préfère nommer ici une image ou un fantôme demeuré un objet de désir et/ou de souffrance.
§ D'emblée, précisons ceci : je ne veux pas dire qu'une femme qui passe sa vie avec le même homme est en proie à la pathologie dépressive ou mélancolique, ni qu'il faut à tout prix lui apprendre à se séparer ! Ce qui m'intéresse, ce sont les relations dont la porte de sortie est verrouillée, où le sujet a perdu sa liberté. Ainsi, il arrive que des femmes passent, consciemment ou non, d'une relation fondée sur le désir (amoureux, sexuel, de l'autre) à une relation fondée sur le besoin, voire la nécessité : dans ce cas, la séparation est impossible puisque l'autre est devenu un objet dont la perte lui serait fatale. Dans ces cas, l'être aimé (idéalisé) représente une Mère imaginaire, la source unique de vie et d'amour, il est irremplaçable par définition. Dans d'autres cas, la séparation est impossible parce que le désir qui sous-tend la création d'une figure idéale de l'autre protège le sujet contre la pulsion de mort et ce qui en dérive la tendance autodestructrice.
§ Vous allez me rétorquer que le désir n'est jamais libre, qu'il puise sa force dans nos passions infantiles, et qu'il s'oriente d'après les traces mnésiques de l'objet perdu (de la jouissance). Bien sûr ! Notre choix de l'être aimé, tout comme notre manière d'aimer sont surdéterminées autant par nos conflits pulsionnels que par l'histoire de nos relations d'objet et de nos identifications. J'y ajouterais certains signifiants oubliés du sujet qui l'ont marqué au fer rouge dans un temps aboli de son passé.

§ La femme d'un seul homme peut avoir eu plusieurs hommes dans sa vie, mais n'en avoir jamais aimé qu'un seul véritablement. Perdu ou inaccessible, elle le met au centre de sa vie psychique et reste seule avec lui. Pensons également à ces grandes amoureuses dont les hommes ne sont que des réincarnations successives de la même image inconsciente, Mère ou Père d'un temps préhistorique ou de la période œdipienne par exemple.

§ Dans mon livre, j'ai parlé davantage de femmes célèbres ou de personnages fictifs que de mes analysantes. Pour plusieurs raisons : la première tient à la confidentialité et au risque que mes patientes se reconnaissent trop facilement dans les récits cliniques. J'ai choisi de puiser aux expériences communes à plusieurs femmes, expériences amoureuses et passionnelles qui illustrent très bien cette problématique, pour plusieurs raisons : la première est mon amour de la lecture et de ces personnages rencontrés, la seconde est un souvenir qui m'est revenu récemment : enfant, je lisais et relisais un livre que l'on m'avait offert à mon anniversaire , c'était «Histoires de femmes célèbres, je réalise aujourd'hui que c'est le plaisir sans cesse renouvelé de la lecture de ce livre qui inspire ma démarche et ma méthode d'écriture en psychologie ; enfin, il y a un avantage à commenter de grands auteurs ou des biographies ou des romans : le livre est accessible à tous, et le lecteur peut s'y référer en tous temps, vérifier mes dires puisqu'il dispose des mêmes informations que moi.

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SÉPARATIONS IMPOSSIBLES
Dans mon livre, les séparations impossibles sont l'envers des amours impossibles. Je tente d'en comprendre les origines et leurs fonctions dans la vie psychique fé,omome en arrimant la problématique à l'Œdipe, au stade du miroir et aux phénomènes de la passion amoureuse, du transfert et de la mystique.

Œdipienne, la femme d'un seul homme veut la peau du père au double sens érotique et agressif du terme. Elle occupe dans le fantasme la place du père manquant pour la mère, «fait couple» avec elle, s'identifie au père idéal. Elle se veut l'enfant-fantôme du père. C'est Marie (Nimier), Dora, Françoise Giroud, Sybille (Lacan) et Carrie … Dans la relation amoureuse, elles reproduisent à leur insu le non-investissement d'un homme réel pour privilégier un investissement imaginaire. Leurs mères sont aussi des femmes d'un seul homme.
Elles ne peuvent non plus sortir du miroir pour investir un autre réel, s'identifient au phallus maternel ou occupent la place d'enfant-miroir de l'autre aimé. Scarlett, Annie, Claude, Vera, Marie (dans Sous le sable), et Marianne aiment des hommes qui ne veulent pas d'elle, absents émotionnellement ou disparus.

Je me suis aussi intéressée aux passions (catastrophiques), aux attachements extrêmes pour un seul homme avec Jeanne, Adèle, Camille, Élisabeth (Kamouraska), Thérèse (Desqueyroux), Duras et Frida, femmes excessives, brillantes, artistes et parfois criminelles. Pour elles, l'amour est une faim immense qui ne trouve jamais son contentement non seulement à cause de leurs fortes tendances autour autodestructrices mais aussi à cause d'une carence maternelle restée inexpliquée.

Dans la partie consacrée aux amours en deuil, j'explore les expériences si différentes les unes des autres de Didon, d'Hélène (Loth), de Sophie et Alice (des patientes), de Nelly et de Madeleine : toutes en proie à l'abandon et/ou au rejet amoureux. Les mélancoliques ne peuvent supprimer leur investissement amoureux, encore moins investir une autre personne. Leur libido désormais inutile s'allie à la pulsion destructrice pour leur faire violence. Alors, elles peuvent accéder à la terrible jouissance de tout détruire.

Alors que la mystique ne veut pas se séparer et qu'elle donne l'exemple d'une non-séparation réussie, même si elle doit en payer le prix par la mort au monde, l'analysante en proie à un transfert aliénant, ne peut pas se séparer, ne peut pas vouloir se séparer, l'autre étant devenu pour elle objet de besoin. Elle est sous son emprise et s'imagine ne pouvoir vivre sans lui.

Dans tous ces cas de figure, il y a en commun l'attachement à une image de l'autre (fantôme), la femme est inséparable de ce fantôme devenu son double. Le désir est verrouillé par un refus inconscient d'investir un autre objet, un autre amour et de s'y abandonner (pulsion de mort selon Aulangier), refus auquel s'allie l'angoisse de retourner à un état d'impuissance et de détresse infantile.

SE LIBÉRER, COMMENT ?
Pour moi, c'est le récit qui est libérateur, c'est la possibilité de faire comme Ulysse : visiter les Enfers pour y rencontrer ses objets perdus, non pour les ramener dans le monde des vivants, mais pour s'en détacher. Il s'agit via le récit, la parole de construire des signification, mais aussi de déverrouiller le cadenas qui a scellé la défaite d'Éros.
À l'exception des mystiques, les personnages de ce livre dénient une perception douloureuse de la réalité pour préserver un lien imaginaire. Leur amour s’adresse à une version revue et corrigée correspondant à une image ou à un fantasme inconscient : mère, enfant, moi idéal, etc. La «femme d’un seul homme» n’admet pas la perte de l’autre –ni de son amour – et son désir est sans limite. Son lieu, c'est l'imaginaire.

Méfions-nous cependant de la tentation de plaquer des interprétations préfabriquées sur ces phénomènes de la vie amoureuse. La psychanalyse est une science du singulier, de la subjectivité qui passe par une démarche personnelle, intime avec une autre personne pour trouver ses propres réponses. Les histoires relatées dans ce livre, mes commentaires théoriques sont autant de bornes, de guides et de repères pour vous aider à explorer votre histoire. Il s’agit donc de «raconter et de se séparer », raconter pour se séparer d’un lien imaginaire, raconter pour symboliser son désir, raconter pour construire son identité et raconter pour savoir comment vous aimez, comment vous désirez …

En psychothérapie, en psychanalyse, il m'est souvent demandé : «que dois-je faire ?» Je réponds : «Il ne s'agit pas de «faire quelque chose» mais «de dire quelque chose». La parole permet de remplacer l'objet aimé/perdu par des mots, c'est-à-dire de le représenter, de le «métaphoriser» et d'en faire l'objet d'un récit. Ce qui est peut-être la voie la plus sûre pour s'en séparer.