La psychothérapie du Docteur Vittoz
par Annick Leca - septembre 2005


Plan


I Psychiatre à Marseille
Mes études, ma formation

La psychiatrie en France
Mon mode d'exercice

II Vittoz sa méthode
Le docteur Vittoz, le docteur Bruston
Le contrôle cérébral
Le vittoz fonctionnel
Le vittoz psychique
Le cliché
Le dialogue
Le transfert
La vibration ou phénomène vittoz
Les indications
III Exercice
IV Observations

Odette : ma place, toute ma place, rien que ma place
Ivane : schéma corporel, l'homme dressé, la pensée érigée, s'accepter handicapée
Madeleine : l'exercice comme interprétation, les notions de conscient et d'inconscient chez Vittoz et chez Freud

V Conclusion: En quoi le Vittoz a changé ma pratique



I. PSYCHIATRE A MARSEILLE

Mes études, ma formation :

J’ai effectué mes études de médecine à la faculté de Marseille, ville située dans le sud de la France au bord de la Méditerranée, ville pluriculturelle et multiethnique. Y vivent des habitants du monde entier. La population est en moyenne modeste 60% des habitants sont non imposables. La ville subit un important chômage. J'ai été amenée à faire mes études dans cette ville ensoleillée, vieille de 2600 ans, attachante par sa diversité. En cinquième année de médecine en 1972, je me suis spécialisée en psychiatrie. Le contexte de cet enseignement de la psychiatrie était assez particulier. En 1968, la psychiatrie venait d’être séparée de la neurologie et l’enseignement bouleversé par les évènements de Mai 68. La formation se faisait par stages en hôpital psychiatrique comme interne et par enseignements sous forme de séminaire. Aucun enseignement magistral. Le concours d’internat nous demandait d’analyser des cas, d’évoquer tous les diagnostics envisageables et les différentes interprétations psychopathologiques (organodynamique, psychanalytique, phénoménologique). Ensuite nous devions expliquer toutes les thérapeutiques envisageables : chimiothérapie, psychothérapie analytique ou autre, psychanalyse, thérapie comportementale. On ne parlait pas encore de thérapie cognitive.

La psychiatrie hospitalière française était et reste très marquée par l’expérience que les psychiatres ont vécue pendant la guerre : camp de travail, camps de concentration. L’enfermement était devenu impensable et nous avons pu participer au démantèlement de l’asile avec la mise en place des structures extrahospitalières : consultations dans des centres médico-psychologiques situés à l'extérieur des hôpitaux, hôpitaux de jour, hôpitaux de semaine, appartements thérapeutiques, visites à domicile. Expérience exaltante, enthousiasmante. Durant cette période j’ai eu la chance de travailler avec des médecins chefs qui mettaient en place la psychothérapie institutionnelle, en se référant aux expériences de Woodbury à Paris et de Racamier telles que décrites dans son livre « Psychanalyste sans divan ». La référence à la psychanalyse, et aux concepts psychanalytiques était permanente. L'atmosphère psychanalytique de ma période d'internat était un mélange de tentatives d'application de concepts sans nuance, avec un reste de méthodes actives auxquelles on ne savait pas encore appliquer les concepts psychanalytiques. On disait que toute activité devait être une activité de soin mais on n'avait pas le vocabulaire de la médiation, de la théorie des groupes, etc. Pour compléter ma formation, pendant mes études, j'ai entrepris une formation à la méthode Schultz-méthode de relaxation-et plus tard une cure Vittoz et une psychanalyse.

L’organisation de la Psychiatrie en France et les différents modes d’exercice. La plupart des psychiatres sont des hospitaliers. Dans ma promotion au concours d'internat de ma région nous étions 70. Actuellement les promotions sont de six ou sept. La psychiatrie est en crise. Notre régime de sécurité sociale souhaite que les psychothérapies soient assurées par les psychologues qui ne sont pas remboursés en dehors du cadre hospitalier et des centres médico-psychologiques rattachés à un secteur hospitalier psychiatrique et des centres de consultations pour enfants. Les lits dans les hôpitaux sont passés de 140 000 à 50 000 en 30 ans. Il n'y a que 26% des patients qui sont hospitalisés, les autres sont tous suivis en ambulatoire. Les séjours en hôpital psychiatrique sont en moyenne de 36 jours. La psychothérapie institutionnelle est remplacée par la psychiatrie sociale, le travail en réseau, les techniques familiales ou comportementales, la psychiatrie de liaison. La psychiatrie est devenue une interface entre plusieurs disciplines et participe à la mise en place de réseaux : sida, service de soins mère-bébé, addictologie, etc.
Nous sommes environ 5000 psychiatres à travailler en libéral, c'est-à-dire que nous sommes conventionnés avec la sécurité sociale qui rembourse les consultations aux patients. Notre expérience particulière de l’ouverture des hôpitaux psychiatriques fait que nous suivons beaucoup de patients psychotiques en ambulatoire et nous recevons des patients présentant une grande variété de pathologie. Ils sont adressés par leur médecin généraliste ou ils viennent d’eux-mêmes. De ce fait la demande est très variable, du renouvellement d’ordonnance une fois par mois, à la demande claire de psychothérapie. D'après un article récent 70% des psychiatres français pratiqueraient la psychanalyse dans le cadre de leur consultation ce qui ne veut pas dire qu'ils ne font que de la psychanalyse. (Chiffre du Ministère de la Santé cités par Ursula Gauthier dans le Nouvel Observateur du 1er septembre 2005°). C'est fonction des patients. Ceci montre la très forte imprégnation de la clinique des psychiatres français par les concepts psychanalytiques. Pour bien vous replacer dans le contexte je vous précise que j'ai passé tout le temps de ma formation sans jamais voir un patient être testé. Nous établissons des certificats médicaux uniquement basés sur la clinique avec des éléments d'explication psychopathologique.


Mon mode d’exercice
J'exerce en libéral depuis 1980. Je suis conventionnée, ce qui veut dire que j'ai signé une convention avec la Sécurité Sociale qui gère les fonds de l'assurance maladie. Celle-ci impose le prix de la consultation. Le patient règle au médecin le prix de la consultation et le médecin remplit un formulaire qui permet au patient de se faire rembourser par sa Caisse de Sécurité Sociale. Il existe des facilités pour les patients démunis qui les dispensent de l'avance des frais. J'ai par ailleurs travaillé en centre médico-psychologique comme médecin attaché en participant à une réunion d'équipe une fois par semaine et en assurant des consultations. Si un de mes patients doit être hospitalisé je l'adresse le plus souvent en clinique psychiatrique privée où il est suivi par un de mes collègues qui me le ré adresse à la sortie. Les séjours sont de dix à vingt jours environ.


II MA RENCONTRE AVEC LA METHODE VITTOZ

Le docteur Vittoz, le docteur Bruston

J'ai rencontré la méthode Vittoz un peu par hasard en 1987. J'ai acheté un des livres du Dr Rosie Bruston qui parlait de cette méthode et la chance a voulu qu'elle vienne d'emménager à Aix-en-Provence à trente kilomètres de Marseille. J'ai pu faire une cure vittoz avec elle et ensuite j'ai suivi la formation. C'est elle qui a fondé les trois écoles Vittoz I.R.D.C. en France. (Il existe deux autres associations.) Cette méthode répondait à des questions que je m'étais posées pendant mes études. Quand je parlais d'aider les patients à se ré entraîner à l'effort intellectuel, on ne parlait pas encore de thérapie cognitive et très peu des thérapies comportementales, on me disait que je faisais de la résistance au sens psychanalytique du terme. Je résistais « névrotiquement » à la théorie psychanalytique. Il ne pouvait y avoir d'autre explication à mes propos incongrus. Je n'admettais pas que les soins aux malades puissent se résumer à l'écoute en entretien individuel. Le Vittoz m'a apporté un abord des patients qui peut se pratiquer en individuel et en groupe et qui allie pédagogie et psychothérapie.

Une méthode psychothérapique basée sur une théorie du contrôle cérébral

Je souhaite vous présenter la méthode Vittoz car elle a complètement transformé ma pratique. Le docteur Vittoz, médecin généraliste suisse (1865-1925) est un contemporain de Janet et Freud. Ces hommes ont vécu cette époque d'ébullition intellectuelle de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème. Leur pratique les a confronté à la montée des maladies nerveuses. Dans ce contexte Vittoz a mis au point une psychothérapie à médiation corporelle. Il a écrit un seul livre, « Le traitement des psychonévroses par le contrôle cérébral » en 1907, livre qui était destiné à ses patients. Cette méthode utilise le corps comme moyen d'accès et de mobilisation de la vie psychique. L'accès au corps va se faire par des mises en situation au travers d'exercices. Cette médiation va être tout à fait particulière. Elle propose au patient des exercices, au départ de façon très directive ; nous appelons cette partie de la cure le vittoz fonctionnel. Ensuite les propositions du thérapeute tiendront de plus en plus compte de la parole du patient. L’exercice, utilisé dans sa dimension symbolique, sera alors proposé comme une interprétation. Le Dr Vittoz a fondé sa théorie sur une conception du fonctionnement cérébral et non du fonctionnement de la psyché. Il considère que le cerveau a deux fonctions principales, la réceptivité et l’émissivité. Par réceptivité Vittoz entend la capacité à recevoir les sensations, à y être présent; par émissivité il entend la production de pensées et les mouvements. Le contrôle cérébral est la capacité que nous avons de passer d’une fonction à l’autre quand nous le décidons. Pour Vittoz on ne peut pas penser juste si l'on ne sent pas juste. Il faut donc rétablir un juste vécu de la réalité par le travail sur la réceptivité avant de pouvoir penser de façon constructive de telle sorte que les prises de conscience aient des effets durables. Il a observé que la majorité de ses patients « nerveux » étaient épuisés par une pensée en effervescence continue, une pensée incontrôlée, ne leur laissant aucun répit et les amenant progressivement par étapes à la fatigue, puis à l’angoisse, puis à la dépression et parfois même jusqu’à la confusion. L’observation de lui-même au cours d’un tel état à la suite d’une maladie infectieuse (une scarlatine) pendant ses études lui fit expérimenter et mettre au point des exercices pour rétablir les fonctions cérébrales dans leur souplesse et leur liberté. En effet la seule façon de reposer son cerveau, d’arrêter la machine à penser c’est de se mettre en réceptivité, procédé qu'emploient spontanément sans en être conscients la plupart des gens. Les exercices vont faire prendre conscience au patient qu’il a un moyen d’arrêter sa pensée, de la mettre au repos en se rendant présent à l'instant. (arrêter le petit vélo)




Les étapes de la méthode : vittoz fonctionnel et vittoz psychique, les exercices et leur portée symbolique
Le vittoz fonctionnel: mise en condition, facilitation
Le vittoz fonctionnel est la première étape de la cure vittoz. Elle consiste en l'enseignement d'exercices de réceptivité, de concentration et de volonté.

Proposition d'un exercice sur le toucher :

Accueillez la sensation du contact de vos mains sur la table, sur vos vêtements, sur votre peau.
Nous travaillerons ainsi sur les différentes modalités sensorielles en proposant des expériences avec la vue, l'odorat, le goût, le toucher et le contact, l'ouie, la pression, l'équilibre, les sensations somesthésiques, les mouvements et la respiration. Donc un travail sur chaque modalité sensorielle. Ceci permet un entraînement à suspendre son jugement. En effet pendant la durée des exercices sensoriels la pensée est quasiment suspendue. Il s'installe une nouvelle qualité de présence à soi, au monde, aux autres. Progressivement, simplement par la pratique régulière des exercices, l'acceptation de soi, du monde, des autres se modifie. Ce travail permet une rencontre profonde avec soi-même, une restauration du sentiment d'identité et de l'estime de soi. Nous assistons à un renforcement narcissique par accès au plaisir d'être, par la certitude des sensations reconnues. Ce travail permet de repérer comment sentent les patients et permet une proximité avec leur vécu. Tel ce patient me répondant à la question :"Avez vous remarqué des changement dans vos sensations?", "Docteur, je n’aurais jamais osé vous le dire mais vous ne pouvez pas savoir comme mon thé était bon ce matin". Tel ce jeune schizophrène à qui je demande d'accueillir l'espace de mon bureau qui mit un quart d’heure à le découvrir, et à en faire le tour. La pratique des exercices va permettre une qualité très particulière de « l’être avec » et du « penser avec. »
Je poursuis : Le travail sur les réceptivités est alterné avec des exercices de concentration.

Proposition d'un exercice de concentration sur le signe de l'infini :

De la même façon nous pouvons travailler avec d'autres figures : rond, carré, triangle, signe de l'infini, etc. Il existe une efficacité symbolique de ces figures. Ces exercices permettent de lutter contre la dispersion. Cette partie de la méthode intéresse particulièrement les pédagogues qui peuvent la pratiquer en classe ou individuellement. Nous travaillerons ensuite la concentration sur des idées : calme, énergie, joie ; puis la concentration sur la respiration contrôlée en commençant par la prise de conscience de la respiration telle qu’elle est, ensuite des respirations rythmées, un travail sur le contrôle du souffle. Une de nos spécificités est le travail sur la volonté et la décision avec la prise de conscience de comment fonctionnent la volonté et la capacité de décision en demandant au patient de prendre lui-même la décision d’exécuter un acte dans l'instant ou de façon différée et en lui demandant de sentir les phénomènes physiologiques qui accompagnent volonté et décision. Nous enseignons ensuite la concentration sur l’élimination : élimination d’objet, d'idée, d'émotion, etc. Cette technique est assez spécifique de la méthode. Nous avons tous expérimenté à des moments de fatigue comment une préoccupation peut se transformer en idée obsédante. La méthode vittoz va développer notre capacité à mettre un stop à une idée sur laquelle nous avons décidé de ne pas nous appesantir dans l'instant. On n'élimine pas ce qui est, on met à distance, on se désencombre, mais cette faculté va être musclée par des exercices d'élimination d'objets, de figures dessinées, etc.
Comme exercice de synthèse nous proposerons au patient de pratiquer des actes conscients : dans le courant de sa journée il effectuera des actes simples, qu’il aura décidé, qu’il fera en sentant qu’il les exécute et ensuite nous lui demanderons de juger son acte. A-t-il fait ce qu’il s’était fixé de réaliser, jusqu’au bout, sans changer de projet, sans se laisser distraire et si non qu’est-ce qui l’a perturbé ? Cet exercice vient mettre un terme momentané aux automatismes.
Certains exercices peuvent paraître semblables à des exercices d'autres méthodes, mais ici ils sont utilisés dans une optique de prise de conscience sensorielle ou sensori-motrice. Ils seront suivis d'un dialogue de type psychothérapique. On ne peut jamais prévoir comment l'exercice va être vécu. Tous les exercices ont une portée symbolique potentielle. C'est à ce moment que joue la fibre psychothérapique du vittozien, il peut entendre ou ne pas entendre la réaction du patient. Telle patiente s'effondre en larmes en faisant un exercice respiratoire qui lui fait revivre le décès de son mari, telle patiente transforme le nom de l'exercice : Odette, parle de l'exercice du dôme alors qu'il s'agit de l'exercice dit de la voûte. Surprise, j'ose lui demander si parfois elle en a plein le dos? Non, non. On continue à parler de ses activités et elle m'explique qu'elle ne peut pas marcher plus de deux heures parce qu'elle a une scoliose. Elle a porté un corset de jour comme de nuit de quatorze ans à seize ans. Ivana à qui je demande de tracer des bâtons décroissants y voit une piste ski. Je reviendrai plus en détail sur ces patients.


Le vittoz psychique

Le traitement psychique n'interviendra que lorsque le contrôle cérébral aura été amélioré, c'est-à-dire quand le patient sera capable de vigilance. Vittoz disait qu'il ne fallait pas faire travailler un cerveau malade, et que bien souvent la cure fonctionnelle suffisait.
La recherche du cliché
Le Dr Vittoz disait que la guérison du symptôme s’obtient par la rééducation du contrôle cérébral. Cependant il sera peut-être nécessaire dans certains cas d’extirper du Moi la cause psychique agissante nommée « cliché ». Vittoz emploie là le même terme que Freud et cette recherche du cliché va s’effectuer au travers du dialogue qui suivra les exercices.
Je vais me permettre de vous redonner les définitions du cliché selon Freud et de Vittoz.
Chez Freud elle se trouve dans « La technique psychanalytique » écrit en 1904 (chapitre VI P.U.F.). Freud appelle « cliché » l’action concomitante
- d’une prédisposition naturelle
- des faits survenus pendant l’enfance
- une manière d’être personnelle, déterminée, de vivre sa vie amoureuse.
Cette action débouche sur un ou plusieurs clichés qui se répètent au cours de l’existence.
Il continue en précisant : parmi les émois qui déterminent la vie amoureuse
- une partie est tournée vers la réalité : personnalité consciente
- une partie de ces émois a subi un arrêt de développement, peut ressurgir dans des fantasmes et est ignorée du conscient ou rester refoulée.
Cet investissement en état d’attente (du fait du refoulement) va s’attacher à des personnes conformément à l’un de ces clichés – ou plusieurs. Le patient, lui, intègre son thérapeute dans une de ses « séries psychiques » qu’il a déjà établies dans son psychisme. C’est le transfert.

La définition du cliché chez Vittoz dans Le traitement des psychonévroses par la rééducation du contrôle cérébral à la page 90 : « Impression ancienne, cristallisée pour ainsi dire dans le cerveau, qui reproduit toujours le même symptôme par un mécanisme inconscient du malade ; elle est donc presque toujours ignorée du patient ou, s’il la connaît, il ne lui attribue pas les symptômes qu’elle produit. Nous lui donnons le nom de cliché du fait de sa persistance ».
Vittoz ajoute, page 92 : "...le cliché disparaît le plus souvent dès que le malade se rend compte que ce n’est qu’une impression du passé qui n’a aucune raison d’être dans le moment actuel."
Nous savons que le cas d'un cliché unique est exceptionnel et que le plus souvent il existe une gerbe de causes.
Nous voyons à quel point cette idée de cliché était dans l'air du temps. Par contre la notion de transfert n'a pas été perçue par Vittoz. Actuellement les vittoziens sont formés à la prise en compte du transfert et du contre-transfert dans le cadre de la cure Vittoz. Nous ne l'interprétons pas verbalement mais au moyen d'exercices proposés.

Le dialogue

Le dialogue va s'attacher au développement de la capacité de nommer les sensations corporelles, de nommer progressivement de façon juste ses émotions et ses sentiments. Découvrir comment nommer sans juger, sans immédiatement penser, élaborer, critiquer, qualifier n’est pas facile. La présence aux sensations telles qu’elles nous sont données sans tout de suite passer à la perception puis au commentaire est pour certains un long réapprentissage. Nommer ses ressentis, ses émotions, ses sentiments avec les mots les plus précis possibles ceux qui font dire "oui c’est ça, c’est exactement ça" est l'essentiel du travail. La discipline des exercices et du dialogue structuré va amener les patients à mieux savoir exprimer ce qu'ils ressentent. Le patient va voir sa capacité à recevoir s'épanouir, recevoir tant l'affection que les informations intellectuelles. La proposition d'exercice fonctionne comme un étayage du moi. En s'engageant dans la restauration des fonctions sensorielles le vittozien se met dans une position proche de celle de la mère qui apprend à son enfant à nommer ses sensations et ses sentiments. Si je sais que ceci est jaune c'est que quelqu'un a nommé cette couleur pour moi et si je sais que je suis vexée c'est parce qu'on me l'a appris en nommant mon affect ; si je ne sais plus employer correctement mes sens c'est qu'il y a eu traumatisme. La cure va venir tenter de restaurer ces capacités en aidant le patient à ressentir à nouveau, à éprouver, à mettre des mots, à symboliser, à donner sens.
La parole délivre. Il est juste de l’écouter. Mais certaines difficultés peuvent se présenter : la parole comme mécanisme de défense contre l’exercice, le flot de parole qui envahit la séance, la difficulté d’insérer un exercice, le discours de type obsessionnel, les dites et redites sans que rien ne change, les paroles de satisfaction – ou de dénigrement systématique – vis-à-vis de la méthode ou du thérapeute.


Transfert et contre-transfert

Dans la thérapie Vittoz le transfert présente des particularités. On ne peut parler de transfert que par analogie avec le concept analytique dont il se rapproche mais dont il se différencie ici par le cadre qui entraîne des mécanismes d'identification au maître-vittozien. Ce que nous allons appeler transfert par abus de langage se fait sur le thérapeute et sur l'exercice. En vittoz la façon d’intégrer les exercices va être le reflet du rapport du patient à la rigueur, à l’autorité, parce que la méthode au départ est directive mais l’attitude et la compréhension des phénomènes en jeu seront de type psychothérapique. La méthode est directive du fait que les exercices sont enseignés. Effectivement le thérapeute transmet un savoir-faire et initie à un savoir être. La relation transférentielle, surtout si elle est positive, facilite le bon apprentissage de la méthode et l’établissement d’une relation de confiance. Le patient attribue au transfert un caractère d’actualité, de réalité. Il veut mettre en acte ses affects sans tenir compte de la situation réelle. S'il peut faciliter l’apprentissage des exercices dans sa forme dite positive, il peut aussi y mettre un frein, le patient "oubliant" de mettre en pratique ce qu'il a appris. Ici le thérapeute devra reconnaître aussi la dimension transférentielle. On peut donc se retrouver avec un transfert positif sur la personne du thérapeute et un transfert négatif sur les exercices: "Madame, vous êtes merveilleuse, mais je ne pense jamais à faire vos exercices", ou au contraire des patients très appliqués mais très réticents à exprimer leurs ressentis. Comme vous le voyez le transfert en Vittoz est tout à fait particulier. Le transfert sur la méthode peut se manifester par un engouement excessif, une pratique obsessionnelle des exercices ou par un oubli systématique de les pratiquer entre les séances, une critique ou une quête d’explication. Cette répartition du transfert du patient entre le thérapeute et la méthode nécessite une prise en compte. Elle protège le thérapeute de la tentation de toute puissance, l’essentiel du travail psychothérapique étant effectué par les exercices. Les apports sur le don de Paul Fustier, psychanalyste et psychologue, dans son livre « Le lien d'accompagnement », nous donne un éclairage sur la force du lien transférentiel dans les thérapies vittoz. Le thérapeute vittozien est dans une position qu'il appelle séduction maternelle primaire. La proposition d'exercice fonctionne comme un étayage du moi nécessitant un réel sevrage pour ne pas laisser le patient tomber dans une désillusion profonde. Ce sevrage est facilité par le développement de l'autonomie que procure la méthode.
Vous avez maintenant compris que cette méthode fait appel à des capacités pédagogiques et à des capacités thérapeutiques. J'aime dire que le Vittoz c'est comme un attelage à deux chevaux, il fait en permanence tenir les deux options. Ceci fait que certains vittoziens sont essentiellement pédagogues et d'autres beaucoup plus thérapeutes, chacun selon sa personnalité, ses aptitudes et ses goûts. C'est évident que c'est ce qui fait difficulté, mais les apports récents des recherches sur la médiation de Bernard Chouvier et de ses collaborateurs apportent un éclairage passionnant aux processus en cause. Je reviendrai sur ces apports dans l'analyse des observations. Le contre-transfert, outre les questions habituelles qu'il déclenche, va aussi avoir une coloration particulière. Ce patient :
- que me fait-il ? Qu’est-ce que ça touche en moi ? Quelles sont mes sensations ici et maintenant pendant la séance ou après, quels sont mes ressentis? Le vittozien va appliquer sa méthode à l'analyse de son contre-transfert.
- Où est sa souffrance ? Où est ma souffrance ?
- Ebranlement de ma confiance en moi, en la méthode.
- Savoir que la réceptivité permet de recevoir des situations incompréhensibles sur le moment ou surprenantes (sans jugement). Les patients les plus perturbés se sentent accueillis d'une façon tout à fait particulière.
- Intégrer dans la mesure du possible ses émois personnels dans la compréhension de ce qui se passe
C’est un travail typiquement vittozien.
Le psychothérapeute vittozien se fait superviser. Il n’est pas nécessaire, sauf peut-être au début, que le superviseur soit lui-même vittozien, il peut appartenir à une autre école, en particulier analytique.



L’onde ou phénomène vittoz

Le Dr Vittoz a cherché à savoir comment on pouvait vérifier si le patient était en réceptivité. Il a, par une observation clinique méticuleuse, cherché un signe. A l'époque il avait comme Freud pratiqué l'hypnose et comme lui il avait renoncé à cette pratique à cause du manque de stabilité des résultats. Il en avait gardé l'habitude de garder la main posée sur le front du patient et il s'est rendu compte qu'il percevait une vibration différente quand le patient était en émissivité et quand il était en réceptivité. Ceci lui permit de pouvoir dire avec précision quand le contrôle cérébral est rétabli. Actuellement nous apprenons à recevoir la vibration en posant la main sur l'épaule du patient ou sur le front ou sur le poignet. C'est un outil long à acquérir car il faut étalonner sa propre main et apprendre avec chaque patient la spécificité de ses vibrations. Je m'en sers essentiellement pour connaître le degré réel de fatigue du patient et pour savoir s’il est en réceptivité. Le contrôle au dialogue et à la vue ne sont pas assez fiables pour s'assurer que le patient est vraiment en réceptivité.


Les indications
A l'époque de Vittoz les indications de sa thérapie étaient : les psychasthéniques (1900 Janet) qui correspondent aux personnalités évitante-obsessionnelle du DSM-IV.
Actuellement :
- les états-limites ou personnalités narcissiques bénéficient de cette thérapie très contenante, renarcissisante comme vous pouvez le découvrir.
- les syndromes post-traumatiques
- les crises de la vie, deuils, licenciements
- les enfants et les adultes présentant des difficultés de concentration
- les dépressions
- et tous ceux qui sont intéressés par cet art de vivre au présent


III PROPOSITION D'UN EXERCICE D'INSTALLATION

IV ANALYSE DE TROIS OBSERVATIONS : Odette, Madeleine, Ivana
Odette: « Je ne dois pas m’étaler. »

Odette vient de terminer un doctorat de recherche en microbiologie. Elle à 27 ans, elle est belle, souriante mais elle n’a pas confiance en elle. Trois années de vie quasi monacale ont entamé son estime d'elle même alors qu’elle a été reçue brillamment avec mention spéciale du jury. Elle cherche maintenant du travail. C’est le passage délicat de la fin de longues études à la vie professionnelle. Sa demande n'est pas encore claire mais je la sens en souffrance. Je lui propose de faire des exercices de la méthode Vittoz en lui expliquant brièvement qu’il n’y a qu’une chose dont nous ne puissions pas douter, ce sont nos sensations et que si elle veut retrouver sa confiance en elle il va falloir rééduquer sa réceptivité malmenée par trois années de recherches doctorales.
Pour le moment je m'en tiens à ce qu'elle me dit ici et maintenant. Avant de commencer je lui propose de s’installer confortablement dans son fauteuil et de poser sur le fauteuil vide à côté d’elle sa veste qu’elle a soigneusement mise sur un des accoudoirs de son fauteuil. Alors elle me dit : « Impossible, je ne dois pas m’étaler. ». Je vais m'arrêter ici pour commencer l'analyse de cette séance. Cette veste posée sur l'accoudoir n'avait aucune signification particulière jusqu'à ce que je lui demande de la déplacer. Tout d'un coup sa place et l'éventualité de son déplacement devienne symbole de : "Je ne dois pas m'étaler.". En tant que vittozienne, la cure vient de commencer, je note dans ma mémoire cette phrase qui pour le moment ne peut pas prendre toute sa dimension et sa profondeur pour la patiente. Je ne relève pas, je ne commente pas. En tant que thérapeute qui veut théoriser sur ce qui vient de se dire, je réalise que cette patiente vient de me livrer un signifiant formel au sens de Didier Anzieu. En effet il ne s'agit pas e d'une injonction parentale, mais d'une mise en mot d'un vécu corporel tout à fait particulier. Anzieu, qui a écrit le « Moi-Peau », et « Les enveloppes psychiques », dit : "Ma thèse est rigoureusement psychanalytique, à savoir que tous les processus de pensée ont une origine corporelle. C'est donc la spécificité des expériences corporelles qui va se traduire par la spécificité des processus de pensée et par les angoisses et les inhibitions correspondantes." Revenons donc à la phrase d'Odette. Elle surgit au seuil même de la proposition de l'exercice, phrase qui m'ouvre une porte de compréhension sur son vécu corporel, sur ses angoisses et sur ses processus de penser. On entrevoit la violence qu'elle a subie. La patiente elle-même ultérieurement parlera de ses difficultés à prendre sa place en groupe, d'avoir porté un corset de jour comme de nuit de l'âge de quatorze à seize ans pour traiter une scoliose, et de l'exclusion de la vie familiale qu'elle a vécue de seize à dix-huit ans. Elle mit du temps à comprendre quand je lui dis qu'elle avait été maltraitée. L'inhibition de la réflexion était telle qu'elle ne pouvait pas penser la dureté de ses parents. Contenue, exclue chez elle, après plusieurs séances de thérapie, elle fait elle-même le lien avec sa phrase de la première séance, alors que je ne l'ai pas relevée, si ce n'est en lui demandant de sentir son geste en posant sa veste sur le fauteuil à côté du sien. Qu'ai-je fais? Je l'ai autorisée symboliquement à prendre ses aises, à prendre sa place, toute sa place, rien que sa place. Parce que j'ai proposé un exercice, j'ai reçu une information signifiante. Anzieu parlait d'une psychanalyse du contenant. Il nous faudra prolonger cette analyse de l'exercice vittoz qui entre je pense dans la catégorie des contenants, mais qui sert aussi d'embrayeur d'association selon l'expression si parlante de René Kaës, embrayeur tant pour le patient que pour le thérapeute. Donc après cette phrase j'ai pu lui proposer un geste, sentir son geste pour déplacer sa veste, et un exercice de restauration narcissique : une installation comme celle que je viens de vous faire vivre. Manifestement le vittoz agit au niveau des enveloppes psychiques, les exercices fonctionnant comme embrayeur de signifiants formels qui vont nous donner accès au vécu corporel du patient. J'entrouvre des portes pour vous montrer la richesse des théorisations possibles.

Ivana : debout quoiqu'il en coûte

Elle vient bien réticente, mais très, trop lucide. Depuis quelque temps elle fait des chutes avec perte de connaissance. Il y a dix ans elle a été écrasée dans un accident de sport. Elle marche extrêmement difficilement avec deux béquilles, elle porte une minerve et une orthèse à la jambe droite. Elle est méfiante et exprime de suite la peur que je meure comme un de ses thérapeutes précédents. L’agressivité est là, massive, contre le corps médical qui vient symboliser toutes les responsabilités non endossées en particulier celle de celui qui a provoqué l’accident et qui a fuit. Il n’a jamais été retrouvé. Elle a été traînée sur plus de cent mètres ; la position allongée plus précisément couchée par terre lui est devenue insupportable.
Je lui propose une installation et là d’emblée elle me dit : "Si je porte attention à mon corps la douleur est tellement intense que j’ai tout clivé". Je n’insiste pas. Nous continuons à faire connaissance et brutalement sous les fenêtres du bureau se produit un accident qui fait un bruit terrible. Ceci déclenche chez Ivana une frayeur et des mouvements cloniques incontrôlables de ses bras. Spontanément je me mets derrière elle et je pose mes deux mains sur ses épaules pour la rassurer et l’apaiser. Un camionneur s’est endormi et est sorti de sa route en défonçant des poteaux et en éraflant le bâtiment. Ce hasard va nouer un transfert immédiat. Je l’ai touchée, elle m’a touché. Le bruit, le choc, la peur, « revécus », imposés par le hasard y ont certes contribué. Je me dis que je ne vais pas pouvoir lui proposer d’exercice, son corps est trop douloureux. Surprise, à la séance suivante, elle s’assied et me dit : « Depuis que je vous ai vu je fais très attention à bien m’installer. »
A la quatrième séance elle m’explique qu’elle fait attention à bien poser ses deux pieds par terre. Elle a réalisé que bien souvent elle n’avait pas les deux pieds au sol. Elle ajoute : "C’est curieux on a pourtant les épaules sur la tête." (Sic) Je ne relève pas, mais je note à quel point le travail de prise de conscience de la position du corps est déjà le début d’une modification du vécu existentiel.
Elle se relève difficilement, et je lui demande de bien sentir qu’elle est debout. Elle vient de me raconter que lors d’une de ses hospitalisations pour une embolie pulmonaire elle s’était sentie mourir et qu’elle n’avait eu qu’une idée, " si je dois mourir je veux mourir debout". Me viennent en écho toutes les phrases du Dr Vittoz sur le dressage, l’homme debout est un homme dressé, se redresser, être debout, se tenir debout. Elle est debout pour de vrai mais elle n’a pas encore réalisé dans sa tête qu’elle est debout.
Dans cette observation je peux considérer l'exercice comme un objet intermédiaire au sens de Winnicott. L'objet intermédiaire est l'exercice avec lequel on va jouer un jeu nouveau, rétablir un mode de relation différent. L'exercice va aussi faire lien entre le corps et le psychisme, il a une fonction médiatrice. Il va fonctionner comme un objet de relation. La façon dont l'exercice va être vécu va représenter la façon dont ce patient se comporte dans la situation qu'il va projeter dans l'exercice. Au thérapeute de laisser le champ libre à la créativité du patient et à la sienne.

L'exercice est un conteneur potentiel d'association du fait de sa capacité à permettre l'expression de signifiants formels comme nous l'avons vu avec Odette et du fait de sa capacité de médiation entre les expériences sensorielles et la parole en présence et avec l'aide du thérapeute. L'exercice, pour reprendre les propos de René Kaës, n'est médiateur que dans un processus de médiation. Processus qui s'inscrit dans un cadre psychothérapique : unité de lieu, séances régulières, prise en compte du transfert, etc. La symbolisation par la parole semble ne plus suffire dans certains cas à libérer le patient de ses conflits internes ; la prise en compte du corps en sollicitant activement le sujet comme le fait l'exercice va permettre une médiation accompagnée vers un accès à l'innommable permettant la symbolisation. Bernard Chouvier dit dans son livre: « Les processus psychiques de la médiation », je cite :"…la pertinence du médium réside dans sa capacité à conférer une puissance effective au symbolique, à créer l'alchimie qui transmute en forme signifiante tel ou tel élément de réalité et qui procure un corps de réalité à chaque élément du sens." Nous avons bien ici une définition qui correspond à l'exercice vittoz au-delà de ce que Chouvier a, semble-t-il pensé, car nous donnons bien dans tous les sens une réalité au sens. Ce mot de "sens" se déploie ici dans toute l'ampleur de ses différentes significations, sens comme sensations, sens comme explication et sens comme direction. Ivana est en train de donner sens à ses pertes de connaissance, elle découvre qu'elle n'a rien à prouver à qui que ce soit. Elle a pu pour la première fois dire : "Je suis handicapée." Dix ans après l'accident.

Madeleine : manipulée, manipulatrice

Madeleine vient demander de l'aide. Son fils boit. Elle ne demande pas une cure vittoz mais elle en est une indication caractéristique : elle veut tout maîtriser, tout contrôler, y compris l'alcoolisme de son fils. Elle veut des conseils. Je lui en donne quelques uns sachant qu'ils servent essentiellement à faire connaissance. Elle fait des prises de conscience rapides, elle est intelligente, a déjà fait une démarche vers les groupes de soutien aux familles d'alcooliques. A la quatrième séance elle arrive toute fière de me dire, "Voilà docteur, nous allions partir à la plage et j'étais installée avec comme d'habitude plein de paquets dans mes pieds. Mon fils veut les mettre dans le coffre, je dis que ce n'est pas la peine. Il se met en colère et retourne à la maison. Eh bien nous sommes quand même allés à la plage. Avant je n'y serai pas allée." Je lui propose alors une installation et dans le dialogue qui suit elle prend conscience qu'elle ne s'installe jamais confortablement. Elle réalise soudain qu'elle veut que son fils fasse ce qui est bon pour lui mais qu'elle, elle se maltraite sans arrêt.

Analyse :

Ici l'exercice a été proposé comme une interprétation. Au lieu de lui expliquer que c'est aberrant de voyager encombrée de paquets, l'exercice lui a fait vivre dans son corps ce que c'est d'être bien installé. La fois suivante elle arrive et s'assied en disant :"Il faut que je me tienne bien". Toute la séance a tourné autour de cette expression et de l'emploi qui en était fait dans sa famille. Comment lâcher prise à toutes ces injonctions parentales? Chez Vittoz la notion de conscient et d’inconscient n’a pas le sens que nous lui donnons aujourd’hui. Marqué par son époque ce qui lui paraissait primordial c’était que l’homme soit en possession de toute sa conscience. Pour cela il faut être présent à ses sensations et à ses ressentis en se donnant les moyens nécessaires pour maintenir son cerveau en bon état de fonctionnement. C'est à dire que dans la plupart des cas le vittoz fonctionnel suffit, suffisait à rétablir le patient.

La prise de conscience de mon état par l'accueil de mes sensations corporelles, mentales et affectives. Comment suis-je dans mon corps ? Là maintenant, comment suis-je dans mon cerveau, ma pensée? Comment suis-je dans mon cœur, dans mes émotions?
La notion d'inconscient de vittoz ne recouvre absolument pas celle de Freud. Vittoz n'a élaboré aucune métapsychologie. Il se référait aux conceptions psychologiques de Janet et à la psychiatrie de son époque en particulier celle du Pr. Dubois de Berne. Dans le cas de Madeleine vous voyez comment le cheminement va passer par des associations de sensations, être confortablement installée, être mal installée, mon fils veut que je sois bien installée, avant que des paroles puissent être prononcées. Freud ne différenciait pas sensation et perception, il partait du postulat que la sensation est à la base de la fonction mnésique et de la fonction de conscience. Cependant il abandonnera rapidement l’abord neurophysiologique alors que Vittoz aborde le psychisme par la voie des exercices sensoriels.
La littérature actuelle en particulier celle de l'école de Lyon II avec Anzieu, Kaës, Fustier, et Chouvier oriente les recherches vers cette voie sans doute en partie à cause des nombreux cas de troubles narcissiques pour qui le cadre analytique classique demande de nombreux aménagements. Vous avez compris que le vittoz est extrêmement maternant et contenant et que notre attitude tantôt directive et tantôt non directive permet de s’adapter à ces pathologies et de les faire évoluer vers l'autonomie.

V CONCLUSION : EN QUOI LE VITTOZ A CHANGE MA PRATIQUE

Je n'écoute plus les mêmes choses, j'accorde énormément d'attention à tous les mots du langage des sensations, au moindre geste.
Je ne pose plus les mêmes questions, la date et le lieu de naissance peuvent attendre, le nombre d'enfants, le métier, ça viendra en son temps.
Ma créativité interprétative a été augmentée. Mais comme vous l'avez sans nul doute compris l'apprentissage de cette méthode est extrêmement long et laisse peu de temps pour la théorisation. Je me passe plus facilement de prescrire. J'ai l'impression et la certitude d'être plus proche du vécu du patient qui, lui, se sent mieux compris. On pourrait avoir l'impression d'un pont infranchissable entre ce savoir et cette pratique de la méthode vittoz et les univers psychanalytiques ; et pourtant les ponts sont nombreux mais pour se rejoindre il faut que chacun fasse un pas sur ce pont complexe fait de l'apprentissage de la langue de l'autre et du courage de se confronter à la peur de se perdre.

Je vous suis reconnaissante de votre ouverture d'esprit qui m'a permis d'approfondir ma réflexion. Le vittoz est un outil à la fois particulièrement simple et complexe. La méthode demande l'alliance de compétences pédagogiques et psychothérapiques rendant son maniement difficile, il faut tout le temps ajuster sa position, pédagogique ou thérapeutique. Sa puissance en fait un outil précieux entre les mains de thérapeutes et des pédagogues entraînés. Elle répond aux demandes actuelles d'enracinement. Les travaux psychanalytiques actuels, observations des bébés, travaux sur les groupes, travaux sur la médiation et le don vont nous permettre de nous donner à penser réciproquement nos pratiques. J'aurais aimé vous parler d'encore plein de sujets, la formation des vittoziens, la pratique du vittoz en groupe, les différentes associations et en particulier celle du Québec, mais je pense qu'il serait maintenant intéressant que vous me posiez des questions. Madame Grenier, j'avais depuis longtemps le projet de faire ce travail; il a été rendu possible grâce votre demande. Je vous en remercie.


Bibliographie

Roger Vittoz Le traitement des psychonévroses par la rééducation du contrôle cérébral DDB réédition 2004, 1ère édition 1907
Paul Fustier Le lien d’accompagnement Dunod 2000
Didier Anzieu Les enveloppes psychiques Collection inconscient et culture Dunod 1987
Chouvier, Bernard et al . Les processus psychiques de la médiation. Créativité, champ thérapeutique et psychanalyse (grille) Dunod 2002