François Peraldi « Survenant » de la psychanalyse au Québec ?
par Louise Grenier - septembre 2003


Le survenant est une des figures mythiques de la littérature québécoise. Un homme libre, anticonformiste, secret, attachant. Le «grand-dieu-des-routes », ainsi le désignent hommes et femmes des campagnes qu’il arpente. Il ne fait que passer d’un village à l’autre, d’un regard à l’autre, ne cessant de quitter ceux qui l’ont accueilli. Il me plaît d’associer François Peraldi avec la figure du Survenant. Deux personnages, l’un, fictif construit sur les traces d’un amour perdu, l’autre, réel réduit à la dimension du souvenir. Ils ont en commun l’amour du voyage, le refus de l’Institution, le culte du plaisir et l’expérience répétitive de la rupture. Ce sont deux exilés, des « fend-le-vent « qui pratiquent l’art de la fugue dans leur rapport avec autrui comme avec les discours officiels.


ESQUISSE BIOGRAPHIQUE

De 1974 à 1991, Peraldi a animé des séminaires sur la théorie lacanienne à l'université de Montréal. Il était un des rares au Québec à en parler. Pendant les douze années qui suivirent, les participants de ce séminaire furent tantôt captivés, parfois déconcertés, par les contenus de ses exposés, par ses thématiques originales nourries aux discours philosophiques, littéraires, musicaux, etc.

Tenait-il de ses ancêtres corses ce besoin incessant de partir à la découverte du monde et des autres ? Né à Paris le 2 mai 1938, deuxième d'une famille de trois garçons, il évoque dans « Souvenirs » une enfance entourée d'affection et qui aurait été marquée par l'absence de son père pendant la guerre. Étudiant doué, il entreprend d'abord des études de médecine, puis les abandonne pour la linguistique. C'est avec l'intention de devenir psychothérapeute d'enfants psychotiques qu'il entre en analyse avec Simone Decobert (S.D.), membre de la Société psychanalytique de Paris (SPP) affiliée à l'Association internationale de psychanalyse (IPA). En 1968, il travaille dans un centre pédopsychiatrie tout en poursuivant sa thèse de doctorat sous la direction de Roland Barthes. Il lit Martin Heidegger, Michel Foucault, et Gilles Deleuze. Refusé ou refusant d'entrer à la SPP, il racontera s'être joint au groupe du Treizième, soit les Lebovici, Kestemberg, Diatkine. Il raconte que Pierre Luquet lui aurait suggéré d'aller chez les lacaniens. C'est ainsi qu'il assiste aux séminaires de Lacan de 1964 à 1972, qu'il suit des contrôles avec Serge Leclaire et enfin qu'il rejoint L'École freudienne de Paris (EFP) fondé en 1964.

À l'École freudienne de Paris, il se lie avec Françoise Dolto, Michèle Montrelay, Luce Irigaray, et Chantal Maillet. En 1969, il commence sa pratique d'analyste dans le Jura auprès d'enfants autistes, en même temps qu'il intervient à titre d'analyste institutionnel dans divers instituts français (I.M.P.) qui s'occupe d'«enfants débiles». (1976, 51). De retour à Paris, il tisse des liens avec des intellectuels américains tels William Richardson et John Muller, futurs fondateurs à Boston du Lacanian Forum.

Peraldi aurait quitté la France parce qu'il était «excédé par le terrorisme intellectuel qui y régnait, mais aussi peut-être par un amour perdu.» (1988,142) Membre de l'École freudienne de Paris, il arrive au Québec en 1974 où il travaillera comme analyste institutionnel au Centre de psychiatri communautaire du Douglas Hospital de 1974 à 1978. Il mènera conjointement une pratique de psychanalyste et une carrière de professeur au département de linguistique de l'Université de Montréal. À partir de 1976, il organise des cours et des séminaires, il donne des conférences qui le feront connaître comme lacanien, alors que lui-même ne se reconnaît pas comme tel. Il poursuivra ces multiples activités, incluant l'écriture,
jusqu'en mai 1991, soit deux ans avant son décès survenu à Montréal le 21 mars 1993.


À mon avis, on ne peut identifier François Peraldi au seul lacanisme ni réduire son apport à la psychanalyse québécoise à l'introduction de la pensée lacanienne au Québec comme l'ont fait Roudinesco et Plon (1997, 784). Bien sûr, il n'est « Pas sans Lacan » (1985) - il se dira d'ailleurs lacanisant
( 1987, 130) plutôt que lacanien. Lui-même n'a jamais été en analyse avec un lacanien mais il a suivi les séminaires de Jacques Lacan pendant
huit ans. Il n'est ni pour ni contre Lacan, mais il «compte avec» sans pour autant le « compter pour rien ». Ce dernier lui a appris qu'il y a « d'autres voies pour un psychanalyste que celle du silence, de l'abandon ou de l'identification aux idéaux de l'institution » (1985, 56). Auparavant, Barthes lui avait montré qu'une autre éthique que celle de la révolte ou de l'assujettissement était possible et qu'elle se déployait autour de cette injonction négative de Lacan : « ne pas céder sur son désir ». Il fut arraché, dit-il, « à l'enlisement et à la solitude sans horizon dans laquelle j'étais enfermé » grâce à cette question que Lacan ne cessait de faire travailler : « Que faisons-nous lorsque nous faisons de la psychanalyse ? » (56) Il interroge
également le passage de l'analysant à l'analyste et ce qui se transmet lors de ce passage.

Peraldi ne voulait pas de maître, et peut-être pas de père. « Enfin, il n'y a pas d'école dont je désire devenir l'analyste. Aujourd'hui, toute école, toute institution psychanalytique quelle qu'elle puisse être me semble devoir constituer la contradiction la plus acharnée du champ freudien. » (1985, 62). Néanmoins, il veut témoigner de son passage du divan au fauteuil. Le séminaire et les cartels en seront pour lui les lieux privilégiés. Mais surtout, l’écriture.

SON ŒUVRE

François Peraldi a laissé plus de mille pages d'articles répartis dans des revues québécoises, françaises et américaines. Son œuvre peut se diviser en trois périodes correspondant au développement de thématiques :

* 1974 --1978 est le temps où Peraldi pourfend les psychanalystes qui « trahissent » la pensée de Freud, les tenants de l’Ego Psychology et les représentants de l’orthodoxie. Il critique la psychiatrie et institutionnalisation de la psychanalyse, remet en question le modèle oedipien de la clinique psychanalytique car il y voit un moyen d’asservissement des sujets à une sexualité normative. C’est dans l’écoute des psychotiques qu’il trouve sa manière propre d’être psychanalyste : « Les fous qui écrivent ne nous appellent pas au secours (...). Ils nous demandent : «Avez-vous entendu ?», «Allez-vous enfin m'entendre ?», écrit-il dans « L'Élangage de la folie » (1978). Aujourd'hui, il me semble que c'est lui qui demandait à être entendu. Lui qui voulait partager avec nous le fruit de ses découvertes.
* 1978-1984 : cette période marque le début des travaux sur le père et sur le sexuel originaire. Dans « La castration sadique-anale de votre père » (1978), il part d’une interprétation de son analyste : « vous avez réalisé, sans souffrance la castration sadique-anale de votre père ». Cette interprétation survient après qu’il eut fait un récit abracadabrant où il est question d’un serpent remontant par les tuyaux des toilettes où une femme était assise. Il en avait « emprunté » le scénario à Gros-Câlin de Romain Gary. Jugeant l’interprétation mortifère, cela l’avait amené à réfléchir aux questions de l’enseignement, de la transmission, du désir de l’analyste et de la fin de l’analyse. Comme si l’analyste l’avait renvoyé vers la mère indépassable des commencements ? Dans « L’Amante Marine » (1980), « Elle, l’Autre » (1983) « L’attente du père » (1984), Peraldi construit son mythe des origines avec l’invention de la figure de l’Autre originaire pour rendre compte des effets sur le sujet de la rupture d’avec le continuum primitif. L'Autre, dans l'imaginaire péraldien, s'incarne au féminin. C'est le féminin du « continent noir », qui échappe à la puissance du symbolique et du phallicisme. Ce tournant théorique correspond à un intérêt particulier pour la question des origines.
* 1984-1991 :Peraldi consacre ses séminaires à une interrogation sur les formes plurielles de la sexualité et sur la mort. Par exemple, il voit dans le masochisme un processus de régression symbolique comparable à la crise psychotique, à la différence que le sujet fait des incursions dans la jouissance, sans y rester prisonnier comme dans la psychose. Si la perversion a une essence psychotique, la psychose pourrait bien avoir également un noyau pervers, suppose-t-il. Le masochiste recherche, mais de façon délibérée, la position subjective du psychotique chez qui le symbolique n'a jamais eu véritablement de prise, n'est jamais parvenu à nouer solidement le Réel à l'Imaginaire de sorte que le sujet oscille dans «l'entre-deux-morts». (1984, 28) Peraldi postule que le masochiste met en place un processus « psychotisant ». Il ne s'agit pas de supposer que la perversion tiendrait en échec une psychose, mais que le masochisme est un processus de réactualisation, de retour partiel, temporaire et contrôlé à une position psychotique. L’idée en avait été annoncée dans « Voyage dans l’entre-deux- morts » (1984), « Sept ans après » (1984), l’exil accompli (1985) et « La Jouissance de Kali » (1985).


LA MORT

En 1990, la question de la mort, omniprésente dès ses premiers écrits, s’empare de lui. Il est vrai que la mort réelle est là, en attente sous la forme du Sida. Désormais, il va s’efforcer de penser la mort. En vain. Certains de ces écrits les plus intimes concernent la mort d'un ami. Ainsi, en est-il de l'article qui suit la mort de Julien Bigras (1990, 14-15) où il confie qu'ils étaient pris « l'un par l'autre dans une véritable fascination narcissique que nous essayions sans cesse de briser comme Narcisse.» Mais il n'a jamais cessé de pressentir un tout autre Julien. « un Julien immensément attentif à l'autre, tendu vers l'autre et - du fait même de son narcissisme- espérant que de « cet autre une main surgisse et saisisse la sienne, mais sans jamais trop y croire.» Bien sûr, cette description s'applique tout à fait à son auteur. Au-delà de l'éloge funèbre, j'y entends une confidence à peine déguisée sur son désir d'être vu, reconnu par l'autre. Cette main tendue, cet appel à l'écoute, c'est François Peraldi qui nous interpelle dans le délire du psychotique, dans le cri du masochiste, et finalement dans les affres de l'abandon et de la mort.

SUR l’INFLUENCE DE PERALDI AU QUÉBEC

La marge analytique montréalaise est le nom donné aux psychanalystes indépendants qui s’inspirant de la position de François Peraldi ont choisi de ne pas faire partie de la Société canadienne de Psychanalyse, branche de l’IPA. Certes, Peraldi a contribué à l’essor de cette marge sans vouloir en être le leader ou le maître à penser. Il s’est toujours gardé de « faire école » ou de toute autre tentative de récupération institutionnelle. Il a encouragé le travail en cartels, mais aucun institut n’est né de son enseignement. Paradoxalement, il a laissé les participants de son séminaire orphelins d’un père qui a toujours refusé de l’être. Peut-être, préférait-t-il, comme le Survenant, la position du voyageur en perpétuel exil ? C’est ce que je crois.

(texte remanié après la conférence du GÉPI, le 4 octobre 2000)

QUELQUES RÉFÉRENCES

1976 : Institutions et appareils de pouvoir, Brèches, numéro 6, 45-57.

1978 : L'élangage de la folie, Santé mentale au Québec, vol. III, numéro 1, Montréal, 1-17.

1980: Luce Irigaray ou la sexualité d'une écriture et Amante Marine », Les femmes et la folie, 5ième colloque sur la Santé mentale, Montréal, 30-31 mai 1980, 10-16.

1983: Elle, l'Autre, Études freudiennes, numéros 21 et 22, Paris, 99-114.

1984 : L'attente du Père, Études freudiennes, numéros 23, Paris, 25-41.

1984: «Voyage dans l'entre-deux-morts, Frayages, numéro 1, Montréal, 19-38.

1984: Sept ans après, Santé Mentale au Québec, numéro 1, 38-49.

1985 : La jouissance de Kali, Confrontation, numéro 13, Aubier Montaigne, Paris, 197-213.

1985: Pas sans Lacan, Études freudiennes, numéro 25, Paris, 53-80.

1987 : La marge psychanalytique, Frayages, numéro 3, Montréal, 127-136.

1988: La transmission réticulée. Journée des Cartels, Montréal, 11 juin 1988, 54-61.

1990 : Julien Bigras. Souvenir d'un Ami, Santé mentale au Québec, vol. XV, numéro 2, Montréal, 14-32.

Louise Grenier, Le temps d’une halte sur les sentiers du silence. François Peraldi (1938-1993) dans Filigrane, vol 9, numéro 1, Printemps 200, pp. 80-113.

Louise Grenier, La folie à corps perdu. À partir de la lecture de son œuvre, hommage à François Peraldi (1938-1993) dans Le coq Héron, Transmission et secret, Érès, #169, 2002, 137-144.

É. ROUDINESCO, M. PLON, Dictionnaire de la psychanalyse, Paris : Fayard, 1997.