À propos du livre de Claude Brodeur
par Isabelle Lasvergnas - septembre 2008


À propos du livre de Claude Brodeur, Parcours d’un psychanalyste, Le cheminement de l’idée, Liber, coll. Voix psychanalytiques, Montréal, 2008

Ce qui frappe d’emblée dans cet ouvrage dont nous saluons avec plaisir la parution, c’est le poids accordé à l’idée. Le livre, bilan d’une longue démarche et synthèse théorique, témoigne de la réflexion menée pendant près de cinq décennies par un chercheur dont le projet d’humanité aura été de se rendre intelligible à soi-même, mais aussi, autre versant de l’ambition intellectuelle, de rendre représentable et nommable des noyaux plus ou moins universels de la pensée refoulée.
Chez Claude Brodeur, le désir de savoir ne lâchera jamais prise. Il engendrera en lui la traque systématique d’une chose latente, innommée, innommable a priori, inaccessible aux éclairs de l’intuition, mais « là depuis longtemps. Silencieuse le plus souvent, dira-t-il. Plus ou moins active. » Elle aura eu cependant le pouvoir de « déterminer l’orientation de toute une existence. »

Voilà donc un livre qui nous parle d’une passion intime et dans lequel nous sommes conviés à re-parcourir avec l’auteur un chemin jalonné par deux ou trois thèses de doctorat, une douzaine d’ouvrages publiés, nourri d’une longue fréquentation de pensées fondatrices, Aristote, Saint Augustin, Thomas d’Aquin, Thérèse d’Avila, Saint-Jean de la Croix, Hegel, Freud, Merleau-Ponty, Sartre, et de tant d’autres géants de la pensée. Dans «la tâche exigeante qu’est, ainsi que Claude le dit lui-même, l’obscur travail de la pensée », il y aura également pour le soutenir sur son chemin, plusieurs rencontres marquantes et les séminaires avec plusieurs penseurs éminents de la pensée philosophique et psychanalytique française des années 1960-1990 : Paul Ricoeur, Daniel Lagache, Juliette Favez-Boutonnier, Françoise Dolto, Piera Aulagnier, Didier Anzieu, sans oublier Lacan.
De retour au pays à la fin de années soixante, et tout en participant avec enthousiasme à la fondation de la Société psychanalytique de Montréal, section francophone de la Société canadienne de psychanalyse, Claude poursuivra sa recherche théorique dans les murs et hors les murs de l’institution psychanalytique, en fondant avec quelques collègues des séminaires et des groupes de recherche pluridisciplinaires, initiative encore peu courante au Québec dans ces années là.

Revenons à l’idée originaire qui habite le sujet à son insu. Quels en sont sa nature et son statut ? S’agit-il d’une sorte d’immanence préexistante à l’être, comme le religieux pense l’immanence de la présence divine en soi et dans le monde, ou comme certaine psychanalyse – on pense par exemple à la psychanalyse jungienne - pensera une sorte d’immanence de l’inconscient et des fantasmes organisateurs ? On pourrait aussi bien évoquer une certaine immanence du signifiant dans la théorie lacanienne.
Chez Claude, la nature et le contenu de l’idée qu’il cherche à cerner et mettre à jour, se préciseront au fur et à mesure des recherches que mèneront tour à tour le philosophe métaphysicien, le théologien, le psychanalyste et l’anthropologue : autant de prismes de lectures sur le monde et l’existant qui se conjuguent en lui.

Au départ, il y a la force d’une présence intérieure. Cette présence prégnante est motrice. Le chercheur, peut-être par défaut, la nomme idée.
Postulat de l’idée qui est une inconnue, un innommable, un peu comme on parlerait de l’inconnu de Dieu ou encore d’une inconnue en mathématique. Présence qui résiste à la conscience, l’idée cherche son chemin d’apparition chez le sujet pensant. Claude pressent la puissance sous-jacente à l’interrogation qui l’anime dès ses années de formation, et dont il cherche la signification à tâtons dans ses études théologiques et dans l’écriture de sa première thèse de doctorat.
Quelques années plus tard, la rencontre avec la psychanalyse ayant eu lieu, Claude retiendra que l’idée n’est pas véritablement isolable en tant que telle, qu’elle n’appartient pas à l’univers des essences, pas plus qu’elle n’est réductible au mystère de la présence de Dieu, mais que dans sa teneur subjective méconnue, dans ses contenus signifiants et dans l’énergie qui la porte, « l’idée » est un complexe pulsionnel et un corpus de fantasmes produits par un environnement langagier.
À partir des années 1960-70, Claude va donc prêter son écoute à deux niveaux de l’environnement langagier, deux lieux et deux modes d’apparition à la fois distincts et conjugués de la réalité inconsciente : d’une part, dans sa pratique psychanalytique, il y aura la fréquentation intense de l’écoute du discours inconscient du patient, et d’autre part, en contrepoint, l’observation des dynamiques familiales ou villageoises.
Les matériaux de sa recherche, ses « terrains » privilégiés d’observation, seront, dans la cure, le lieu intime du discours du sujet et l’empreinte dans celui-ci du bain langagier et des fantasmes organisateurs des dynamiques inconscientes qui président à l’entrée de l’infans non parlant dans le monde commun. Et hors la cure, la recherche des fantasmes organisateurs véhiculés et produits par l’environnement psychique partagé.
Claude, pour sa part, dit plutôt discours collectifs, soit tous ces « éléments qui circulent en vrac dans le milieu : toutes ces idées lancées ici et là », dont la plupart tomberont dans l’oubli, mais dont certaines participeront du mythe fondateur d’une communauté et du système de valeurs d’une société.
On ne peut s’empêcher en lisant les travaux de Claude sur l’espace africain et les Yaka, ou encore sur Vallon Bleu, village des Laurentides où il mena de longues enquêtes, d’évoquer le travail théorique de Cornelius Castoriadis. Si Claude ne s’inspire pas directement de ce philosophe lui-même psychanalyste, il s’intéresse néanmoins comme lui à l’intertextualité du travail de la culture et de l’inconscient du sujet. Pour Claude, la culture est le véhicule de représentations matricielles fondamentales : c’est ici, notamment, qu’il rencontrera, par delà les intuitions de Freud sur les mythologies fondatrices du meurtre du père et de la conflictualité oedipienne, la pensée de Mélanie Klein et la force des imagos archaïques de la bonne et de la mauvaise mère. Claude tirera grand profit de ces notions kleiniennes dans ses interprétations cliniques plus particulièrement auprès de patients psychotiques, ainsi que dans la typologie qu’il dressera des modèles familiaux qu’il nommera, selon les cas de figures, « familles matriarcales », « patriarcales », « fraternelles », « homosexuelles », et « hétérosexuelles ».
C’est également avec son regard d’anthropologue qu’il retravaillera, dans la dissidence, la question de la Loi du père chez Lacan, ou encore l’alliance des frères selon Freud.
Pour plus de clarté, une précision s’impose, ce qui intéresse Claude dans la culture, c’est son effet de production de systèmes symboliques, et son effet vecteur de transmissions de significations inconscientes qui seront intériorisées par le sujet singulier. C’est pourquoi l’anthropologue en lui centre-t-il son regard sur les milieux familiaux, tribaux ou villageois, à partir desquels se constituera la psyché de l’enfant, et dans lesquels l’adolescent, puis l’adulte qu’il deviendra, baigneront. Mais son interrogation implique également la prise en compte des transmetteurs incarnés de la culture, à commencer par ses premiers porte-paroles que sont les parents pour le nourrisson et le jeune enfant.

À cet égard, il est évident que la rencontre de Claude au tout début des années 60 avec son jeune patient sénégalais schizophrène fut pour lui une rencontre initiatique au sens fort du terme. Elle fut paradigmatique de ce qui allait devenir son travail clinique et anthropologique. Cette rencontre, longuement commentée dans le présent ouvrage, a orienté de manière décisive son champ de recherche, et ce qui allait, au fil des années, devenir sa méthode analytico-théorique propre.
Je dis bien sa méthode, car Claude aboutira à des propositions tout à fait personnelles, en particulier avec le lexique interprétatif de ce qui, selon lui, constitue un noyau universel de la conflictualité psychique.

Claude écrit que sa rencontre avec l’œuvre freudienne l’a fait passer de l’état « d’homme du Moyen-Âge » à celui « d’homme des Temps Modernes ». Un autre vocable ou d’autres références diraient de cette sorte de renversement copernicien du regard de l’homme, que Claude s’est décentré de la quête métaphysique du divin pour entrer de plain pied dans le monde de l’humain.
Mais si la découverte freudienne réoriente le parcours du chercheur et devient dès lors le principal pôle de référence, Freud ne devient pas pour autant le maître à penser. Le psychanalyste clinicien que Claude est devenu, emprunte les voies frayées par Freud, mais ce qu’il retient de ce dernier, ce n’est pas tant un modèle théorique établi une fois pour toutes, que principalement un mode de démarche. Ainsi, par exemple, si Claude étudie avec la plus grande attention et commente longuement, les modèles de la Première et de la Seconde Topique, c’est à la fois pour les approfondir, les mettre en perspective l’une par rapport à l’autre, et pour les remanier à partir de ce qui lui apparaît être certaines imprécisions ou insuffisances.
La filiation de Claude à Freud n’en est donc pas une de soumission et d’idéalisation de concepts et de propositions métapsychologiques. Il puise plutôt dans l’œuvre une inspiration de méthode : la démarche de recherche chez le psychanalyste se doit d’être ouverte et constamment refondée. L’interrogation est nourrie par l’expérience clinique, sans doute au premier chef, mais elle est également nourrie par le regard philosophique et le regard sur les institutions primaires du socius que sont la famille et les religions. C’est en ce sens que l’écoute du psychanalyste et celle du philosophe et de l’anthropologue chez Claude ne cesseront jamais de se répondre et de se conjuguer.
De la portée radicale de l’enseignement de Freud, Claude retient aussi que toute démarche théorisante véritable est par définition marquée par la subjectivité de son auteur. Ce n’est pas pour rien que Freud disait de son modèle métapsychologique qu’il était sa sorcière privée, mais pour en souligner l’empreinte imaginaire irréductible. Le modèle de lecture est d’autant plus puissant qu’il n’estompe pas les racines inconscientes dont il a procédé. Claude retiendra la leçon et s’efforcera à son tour – entreprise rare chez les psychanalystes – de mettre à jour et clarifier son propre modèle méta-théorique.

La position épistémologique qui sera celle de Claude tout au long de son parcours de pensée est précise : l’idée fondatrice doit être dégagée et épurée pour livrer son sens. Il y a quelque chose de la fouille archéologique, mais aussi un désir de l’épure et de l’abstraction, avec les effets de déperdition qui accompagneront l’exercice. D’intuition plus ou moins trompeuse dans ses apparences, l’idée doit être « transformée en une sorte de construction mentale, pour les fins d’une connaissance objective », construction sous forme de concepts, et, en l’occurrence, sous forme d’une sémiologie des fantasmes originaires. Dans ce processus de transformation et de clarification de l’idée, Claude se demandera, à juste titre, ce que celle-ci perdra « de son poids de chair ». Une façon comme une autre de dire que la langue des concepts est au sens plein du terme une construction mentale, une sorte de décorporéïsation du langage, sa translation en un registre désensibilisé par rapport à la langue porteuse d’affects.
Nous savons tous qu’il y a de la violence dans la langue théorique. Mais si en nous la part scientifique ou philosophique y consent, c’est parce que le prix en vaut la chandelle, car il y a un autre versant à la déperdition sensible qui accompagne le concept, celui de la fertilité heuristique sur laquelle il ouvre.
Claude s’astreindra donc, et ce sera une part importante de son projet scientifique, de passer du registre inchoatif des empreintes premières avec leur charge d’affects – nommons le, registre primaire de la pré-pensée chez l’enfant non encore parlant, registre qui demeurera prédominant chez le psychotique, à la formalisation des schémas et à la purification de l’épure. Celle-ci pourra aller jusqu’à être formalisée dans une syntaxe quasi mathématique, un grand moment du travail de Claude sera consacré à cette entreprise.
Personnellement, je ne suivrais pas nécessairement Claude jusqu’à ce point de formalisation de son modèle interprétatif, ce langage de style mathématique m’étant sensitivement très étranger. Mais je reconnais l’exigence de pensée qu’il manifeste.

Il est difficile de rendre compte de l’ampleur de la démarche de Claude Brodeur. À mes yeux, Claude est le pur produit de la grande tradition des cours classiques des collèges québécois et de l’enseignement des Dominicains. Il en incarne le respect de la somme philosophique et théologique accumulée pendant plus de 25 siècles d’interrogation humaine, ainsi que l’exigence intérieure qu’implique se positionner sérieusement dans l’histoire de la pensée.

Claude, me permettrais-tu de dire que tu es à la fois un fidèle et un rebelle. Tu as été toute ta vie un ascète. Somme toute, tu es un lointain cousin des moines du Moyen-Âge. Comme eux, tu t’es soumis avec la plus grande rigueur, chaque fois que cela t’a paru nécessaire, à la discipline de la glose des systèmes théoriques dont tu reconnaissais l’héritage afin de mieux entrer en dialogue avec leurs auteurs.
Mais tu es aussi un franc tireur qui ose frayer, en payant le prix de solitude que cela implique souvent, ses propres voies interrogatives pour lui-même et pour le désir de la découverte. Dans une rencontre récente que nous avions avec toi, Samuel Pereg et moi, tu nous disais : « au fond j’ai vécu dans un monastère intérieur pour pouvoir m’adonner à la recherche qui était la mienne. » La pudeur des mots n’en laisse pas moins deviner la part de plaisir qui t’a accompagné tout du long pendant ces décennies de travail.
Par-dessus tout, Claude, je dirais que tu es un tisserand acharné qui se penche inlassablement sur son ouvrage, qui le reprend, le peaufine et le soumet sans cesse à l’épreuve de l’observation. C’est là où se donne à voir ton éthique de philosophe chercheur et de scientifique, un peu à la manière d’un Freud qui, comme on le sait, n’hésitait pas à conférer un statut scientifique à la démarche psychanalytique.

Il y a dans l’architecture de ta pensée une impressionnante cohérence. En insistant davantage sur l’idée, ainsi que tu le fais, plutôt que sur l’affect, sur l’effraction du sens, la béance, le trou ou le trauma, tu t’inscris depuis toujours du côté de la primauté de la pensée et de la mise en pensée, du côté de la représentation et de la liaison, plutôt que de la déliaison. Ta conception du travail de l’analyste est claire, elle est de faire en sorte de réinscrire chez le patient, à la place d’un sentiment de chaos ou d’une angoisse qui ne parvient pas à se loger dans les mots, leur sens latent. Et de faire en sorte que la part du sens latent qui sera accessible à l’interprétation de l’analyste puisse s’inscrire sous formes de représentations psychiques, et dans l’après coup, ouvrir pour le sujet un chemin d’écritures intérieures non répétitives et non figées. Pour toi, la cure est un processus thérapeutique parce qu’elle permet de produire de la lisibilité psychique et de la vitalisation de la pensée, là où auparavant il n’y avait que du non sens, de la douleur, voire un état de désaide.

Si je tentais enfin dans mes propres mots de cerner les enjeux existentiels qui mobilisaient le jeune esprit au temps de sa formation intellectuelle, il me semble qu’ils tournaient plus ou moins confusément autour de la question de la liberté humaine et de son envers, l’entrave du sujet par les multiples expressions de l’aliénation de l’être. Mais toi, ce que tu nous dis, c’est que ce qui t’animait et que tu as tout d’abord cherché confusément dans des termes aussi absolus – aussi passionnels ? - que « essence de l’être », « Vérité » ou « rencontre de l’amour au cœur de l’être », tu continues à le chercher aujourd’hui dans la profondeur subjective où nous mène la psychanalyse, ainsi que dans la spiritualité de l’homme dont nous parlent les philosophes.
Tu soulignes cependant in fine que demeure l’énigme de la question de la transcendance de l’homme, question sans réponse, mais qui sans doute t’intrigue encore. Peut-être est-ce cette question même qui te pousse à approfondir ton dialogue avec des psychanalystes arabes, et aller à la rencontre du monde arabo-musulman pour découvrir comment cette culture, à la croisée des chemins que les processus inconscients empruntent entre religions, cultures et psychés individuelles, a formulé la question de l’Homme.



* * *
1.Ce texte a été présenté lors de la table ronde organisée par le GEPI, le 26 septembre 2008 autour du livre de Claude Brodeur, Parcours d’un psychanalyste, Le cheminement de l’idée, Liber, coll. Voix psychanalytiques, Montréal, 2008