Texte de présentation de FILLES SANS PÈRE. l'ATTENTE DU PÈRE DANS L'IMAGINAIRE FÉMININ
par Louise Grenier - octobre 2004


Il voulait avant de mourir
Se réchauffer à mon sourire
Mais il mourut à la nuit même
Sans un adieu, sans un "je t'aime"

Au chemin qui longe la mer
Couché dans le jardin des pierres
Je veux que tranquille il repose
Je l'ai couché dessous les roses
Mon père, mon père (extrait de Nantes, Barbara)


Sur son lit de mort, un père attend sa fille. Elle aussi, attend. Mais quoi ? Un dernier adieu, un dernier « je t'aime»… L'appel de ce père mourant nous rejoint par la voix de Barbara. Elle, la voix du père absent, pas encore mort, qui traverse pareillement l'imaginaire féminin. La mort réelle viendra achever l'œuvre déjà commencée de sa disparition. La femme en noir entre dans la mélancolie des filles sans père. Un nom restera gravé dans la chair vive de son Inconscient, comme sur une stèle funéraire, commémorant le non-lieu du père, la non-rencontre avec un père aimant, mais aussi avec un père non marqué par la loi symbolique.

La mort du père signe la fin d'une attente, la fin même de l'attente pour la fille. Mon hypothèse est qu'il existe chez certaines femmes, celles que j'appelle les filles sans père, une version mélancolique du père, une image de père dont elles ne cessent de souffrir – de jouir - dans une sorte de fusion identificatoire et de passion destructrice. Autrement dit, dans le rapport amoureux et/ou transférentiel, c'est à la place du père disparu qu'elles aiment et désirent.

D'où vient ce livre ?

J'ai écrit Filles sans père dans le sillage d'une perte qui par certains côté évoquait la figure du père. Dans la même période, en 2002, j'avais été invitée par Daniel Puskas (président de la Libre association de psychanalyse) à prononcer une conférence. Le thème de l'attente du père s'est immédiatement imposé à mon esprit. Je mes suis souvenue également d'un texte très personnel de François Peraldi intitulé, «L'attente du père», Études freudiennes, no 23, 1984, 25-41). Il y posait la question du destin inconscient de la figure du père chez Marguerite Duras à travers un commentaire de L'après-midi de monsieur Andesmas qui est le seul de ses romans où le père est le personnage central. Le thème de L'après-midi de Monsieur Andesmas est l'attente d'une fin. Ici, la fin de la relation exclusive d'un père avec sa fille.

Filles sans père fait également écho au discours mélancolique de certaines mes patientes aux prises avec le non-lieu – psychique- du père. Comme s'il manquait un monument à la mémoire du père, voire une mémoire du père. Ce livre est dans une certaine mesure un commencement d'écoute des effets inconscients de cette absence. Pour ne pas parler d'elles trop directement, ni de moi d'ailleurs, j'ai emprunté des voies parallèles : fictions, biographies, films, romans, etc. Ouvrage de vulgarisation plutôt que discours savant, ce livre vise à sensibiliser le lecteur profane non seulement à la problématique discutée mais à la psychanalyse. Ultérieurement, il faudra davantage approfondir, explorer, théoriser le rapport pères/filles quand il est marqué d'un blanc, d'une absence.

Pour la construction du livre, je suis partie de trois phénomènes cliniques en les articulant à la question du père, à savoir : troubles de la vie amoureuse, blessures narcissiques et tendances autodestructrices, les trois étant liés par ailleurs. Ces difficultés émergeaient souvent en relation avec un défaut de père dans la vie psychique, une sorte de non-représentation ou de mémoire du père. Certes, en cours de route, toutes sortes de chemins se sont ouverts mais je devais me restreindre à mon sujet. Mettre l'accent sur l'attente du père n'exclut pas d'autres déterminations inconscientes comme le report des premiers liens affectifs de l'enfant de la mère au père.


Voici UN développement inédit du livre :

«Père "wanted" ! père demandé ! » Ce sont les premiers mots de mon livre Filles sans père. Un de mes collègues m'a fait remarquer toute l'ambiguïté de l'expression «Père "wanted" » laquelle associe le père à la recherche d'un dangereux malfaiteur. Sur le coup, je n'ai su que lui répondre sinon qu'en effet la tête du père est ici mise à prix. Pourquoi ? Mon inconscient m'aurait-il trahie en affichant d'emblée cette image hostile du(au) père ? Le père absent ou disparu serait-il un criminel dans l'imaginaire féminin ? Ou un meurtrier poursuivi par des Érinyes vengeresses ?

Lisant mon texte comme celui d'une autre, je fus à mon tour frappée par cet avis de recherche d'un père hors-la-loi, père au revers du concept de Père-Loi des psychanalystes. C'est que le discours -inconscient et/ou conscient - sur le père est souvent accusateur. Comme si le père disparu se confondait avec la représentation d'un accusé présumé coupable. Je pense que ce rapport inconscient au père disparu/coupable rend compte, du moins en partie, de la dépression et de la mélancolie féminines. C'est cette hypothèse que je discuterai ici ce soir.

Au regard d'une fille, le père serait un «criminel», non pas tant à cause de son absence, que parce qu'il a déchu de la place unique où l'avait hissé son amour. De lui, elle s'est sentie rejetée, abandonné, violentée… sans pouvoir le penser, le reconnaître, encore moins le dire. C'est de cette violence paternelle silencieuse, non symbolisée, inédite, qu'aurait émergé un signifiant majeur, celui d'un Autre trompeur et/ou destructeur. Cet Autre réapparaît dans le Moi féminin via l'identification, dans des relations amoureuses passionnelles et/ou dans le transfert.

La mort du père, mais aussi ses éclipses, ses folies, ses maladies, ses chutes rendent une fille orpheline : sans père. L'amour idéal qui lui était porté autrefois se brise, laissant derrière soi un relent de haine plus ou moins pensée, plus ou moins consentie. La figure du père idéal se mue alors en figure de «père maudit» dans l'imaginaire, quand ce n'est pas en celle de père meurtrier. Et c'est cette face malheureuse et /ou terrible du père que la fille incorpore pour se l'assimiler dans la mélancolie. Autrement, dit, une part de son moi incorpore un père disparu/introuvable, mais aussi coupable. Une partie du moi se transforme en assimilant l'objet d'amour/haine qui subira ensuite les attaques et reproches du surmoi. Le conflit amour/haine avec le père s'est modifié en un conflit entre le moi et le surmoi. Voilà le mécanisme même de la mélancolie décrit par Freud dans Deuil et mélancolie. Mais ce n'est pas tout.

Il faut distinguer le surmoi œdipien, hérité de l'amour/haine pour le (du) père du surmoi primitif, issu d'une rencontre traumatique avec l'Autre. Après Mélanie Klein, Jacques Lacan pose l'existence d'un surmoi distinct de l'instance interdictrice décrite par Freud lors de l'Œdipe. Alors que cette dernière limite la satisfaction pulsionnelle, le surmoi tyrannique ignore toute limite. Produit de l'incorporation d'UN Autre réel considéré par la petite fille comme voulant sa mort, il échappe à la loi paternelle, loi symbolique. Ce type de surmoi primitif émerge donc des expériences traumatiques forcloses , c'est-à-dire exclues du champ des représentations. Impossibles à penser, elles sont expulsées -«crachées» - dans le réel d'où elles feront retour (seront «recrachés») sous la forme d'une violence meurtrière attribuée à un Autre mythique. Pour la fille sans père, ce surmoi destructeur réapparaît dans le choix inconscient de partenaires investis d'un pouvoir illimité et capable, du moins à ses yeux, de la détruire.

Par ailleurs, une fille qui va à la rencontre du père symbolique, qui tente de symboliser cette part oblitéré du réel, vit sous la menace d'un effondrement mélancolique. C'est que le fait d'être l'auteure de sa pensée, de son œuvre, de son être n'est pas sans risque (voir Virginia Woolf, Marguerite Duras, Camille Claudel et toutes ces femmes dont la Raison a vacillé ou a été perdue). Impossible pour certaines d'occuper réellement la place du père symbolique à cause du risque d'un effondrement de la Raison. Alors, pour continuer à vivre, la fille – mélancolique ou dépressive - se tiendra en amont du père, dans une sorte d'attente sans fin et sans espoir.

Flora me dit en pleurant :« Je suis comme mon père». Elle vient de vivre une rupture amoureuse catastrophique. C'est la fin du monde. Chute dans les abîmes du désespoir d'où surgit l'image d'un père désespéré, dévasté et désormais étranger. Suite à une faillite financière, il s'enferme, s'enterre, se tue à petits feux. Il n'est plus que l'ombre de lui-même, un «mort vivant», dit-elle. De fait, cette fille n'a cessé de perdre son père pendant plusieurs années. Elle l'adorait, le vénérait, voulait lui ressembler. Et voilà que son dieu s'effondre. Flora effacera, chassera cette image de son esprit, mais elle lui reviendra dans les affres d'un amour autodestructeur et dans la violence infligée à son propre corps. Dans le rapport amoureux, mais aussi dans le rapport à soi, elle bascule du côté d'une identification à un père désespéré, mourant, perdu. L'autre qui dans un premier temps incarnait une promesse de vie, change de figure – Docteur Jekyll et Mister Hyde- et devient une menace de mort. Il personnifie le disparu, l'absent, le rejetant. En conséquence, le moi de la fille est divisé : d'un côté, elle sauvegarde l'image du père vivant , de l'autre, elle occupe la place du père autodestructeur, suicidaire, mourant. Pourquoi, il me semble qu'il s'agit pour elle de contourner ce qui fait «trou» en elle, ce qui fait trauma, au sens d'une absence de représentations de certaines expériences vécues sous le signe de la violence dans le rapport à l'autre. Elle aura été séduite et abandonnée par un être investi de toute-puissance des mères, et qui en même temps, incarne une figure forclose du père.

Le père mort ou vif !

À la fin de mon livre, j'écris « Le père mort ou vif ! » Et je compare certaines femmes à des chasseurs de prime quand elles poursuivent un amour sur le modèle du père. N'est-ce pas encore ce personnage du père criminel qui resurgit à la fin de mon parcours ? En fait, je voulais dire que ce fantasme de rencontrer un homme qui incarnerait un idéal paternel, un homme-père est vécu comme une nécessité vitale. L'expression « mort ou vif» est la marque ce cette exigence inconsciente.

Pour conclure, je dirai que ce parcours clinique qui va de l'absence à la présence, Le père, cet étranger me devient étrangement familier. À tel point que je peux de nouveau entendre sa voix, comme «l'écho triste de l'être aimé» (Claudel).