Présentation de la conférence de Francince Godin, «Toute la folie du monde»
par Annick Paselande - mai 2015


J’ai la tâche et le bonheur de vous présenter ce livre « Toute la folie du monde » à l’écriture brillante, incisive, au récit haletant où se croisent le destin personnel d’une femme-courage et la géopolitique africaine.
Il se lit d’un trait, emporte le lecteur comme on se délecte d’un plat aux saveurs exotiques, épicées, surprenantes. Pas une once d’ennui ne le guette, mais le récit courageux et sans concession d’une femme qui jette un regard sur sa vie riche et tumultueuse.

Le livre s’ouvre sur deux pages grandioses qui fixent le départ, le terreau, l’humus humain, d’où s’inventera la lionne. 2 pages de peu de mot inscrivent le départ d’une enfant tendue sur le fil du rasoir d’un père qui, lui, a succombé, échoué sans filet sur les rives de la déraison… Un fou crie au secours… Son enfant apeurée, les antennes déployées, guette les signes de la folie d’un père trop fragile, se jette ensuite à corps perdu dans la folie du monde. Une enfant qui vibre comme une peau de tambour au drame du père… s’en va ensuite à la rencontre de la folie du monde, folie qu’elle a déjà tant observée …

Une femme veut vivre. Elle se sauve en quittant une famille ravagée pour voler au secours du continent africain ravagé lui aussi par des siècles d’exactions et d’infamie. Traverse un monde en flamme, courageuse, inconsciente du danger, aiguillée par une quête qui la dépasse, se sauver en sauvant le monde… Puis retourne après-coup sur ce parcours, ironique, exposée, jamais donneuse de leçons, à la recherche des brins entr’aperçus qui relient le plus intime de sa vie aux actes qui l’ont émaillée. Une passe.

Elle se sauve, se rue, se voue à sauver le monde, supplique pour un pardon, pourrait-on dire… Privée d’une reconnaissance paternelle qu’il n’avait ni la liberté … ni la disponibilité de lui offrir… en dépit des appels envoyés… des frasques et des punitions attendues…
Coupable d’une faute qu’elle n’a jamais commise
Comment échapper à la mort ? En se jetant corps et âme dans le combat, en ravitaillant l’humanité affamée, en multipliant les amours, en élisant des princes… Sauver en se sauvant : Voilà délimité un cadre fantasmatique qui verrouillerait tout en semblant donner la clef de son rapport au monde. C’est ce à quoi il ne faudrait pas s’arrêter…

Car, il me semblerait inopportun de chercher ici des clefs analytiques.
Il ne s’agit pas d’une autobiographie, où l’auteur chercherait le bien-fondé d’une posture acquise, pas d’intention de reprendre des morceaux choisis, parcelles sélectionnées pour justifier d’un résultat enfin advenu et où l’auteur écrirait ce qu’il a été : autre.
Pas d’égo sublimé ici, pas de donner à voir, mais une intimité offerte, qui a perdu son caractère privé, portrait d’artiste circulant sur un fil, portrait d’artiste au-dessus du gouffre, exercice de nouage entre l’intime et le monde pour l’enfant un jour chassé du paradis mais pour qui le langage peut encore faire signe de quelque chose.

Alors elle s’attelle, dans un style vif et haletant, ironique et désillusionné, à Dire le pire, la survivance et la créativité de son invention…
Les enfers collectifs, celui des léproseries, celui de saint-Jean de Dieu, de la mère ravage sacrifiée, les théâtres d’hostilités, Mauritanie, Bénin, Sao Tomé, Cameroun, Éthiopie, Rwanda…
… Dire la lionne et la culpabilité de toute sa force de vivre, dire l’abandon, les abandons, dire la survivance à l’inhumanité du monde, et la quête, de savoir, de raisons, surtout la quête de la vivante malgré tout… dire la course effrénée pour se donner un jour enfin une chance de marcher enfin et non courir, marcher tranquillement son chemin, même si ça ne va pas durer, même si l’on n’est pas éternel…


Il n’y a rien ici qui viendrait se clore sur une signification. Loin de l’autobiographie, il s’agit donc bien plutôt ici d’un autoportrait, où Francine Godin se met en scène et (je paraphrase Freud) Wo es war soll ich werden, écrivant ce qu’elle aura été elle trace les relaps de là où elle advient…
Comme le potier crée autour d’un vide, Francine Godin façonne les bords autour d’une vacuole, d’un vide impossible à rencontrer autrement que dans l’approximation de son bord. C’est ainsi qu’analysante et artiste se rejoignent… créant un objet inédit… « élevé à la dignité de La Chose » depuis toujours déjà perdue…

Les derniers chapitres semblent une reprise, une relecture, et une mise au savoir de l’endroit où elle advient, roman inachevé parce qu’on peut dire « voilà où je suis » ; « voilà où j’aurai été », mais qu’on se heurte sur l’impossible à dire ce qu’on sera. Ouvrage repris, ouvré, faufilé. Avec le courage qui la caractérise, Francine Godin remet l’ouvrage sur le métier, s’abandonne à ce qu’il en advient… puisqu’il faut vivre.
Peut-être est-ce ainsi par cet acte d’écriture, au-delà de la pulsion mortifère, de la tentation du savoir clos, par ce passage à l’acte d’écrire qu’elle peut parvenir à se resaisir elle-même pour se découvrir dans l’énonciation, dans le présent de la création au-delà du vrai et du faux, vrai-semblant, plus vrai-semblable que ressemblante, étrangement familière, impossible à décrire par les énoncés dejà recuit d’un savoir psychanalytique qui ne fait que rater sa cible… et dont son auto-dérision fait foi.

Depuis toujours semble-t-il luttant contre l’instinct de mort, elle trace l’autoportrait.
Le signifiant ne dit pas l’être qu’elle est, mais l’artiste se retournant sur sa création et la livrant à la lecture parvient-elle à s’en libérer ? Se faire son propre symbole, être l’histoire qui arrive, la trace d’un trajet singulier, trace de survivance, dans la roue libre de l’énonciation, dans le danger de s’y réduire, être le signifiant qui se nomme et disparaît, au dessus de l’abîme de l’absence d’une signification dernière, un signifiant qui disparait au point où il s’écrit et à cela, supposer un lecteur, et se nommer, « Francine Godin », auteur d’un livre, inachevé, inachevable, transmis pourtant et auteurisé….
La psychanalyse ne lui servira pas à réinventer une autre nov’langue à l’instar des mots-valises onusiens, des mots mensonges de la gestion du monde. Pas de clés de lecture donc dans ce petit roman-témoignage, mais la trace d’un savoir acquis sur le divan, un savoir singulier qui se construit sur un impossible à savoir et sur le fait que le sujet ne peut en être complété.

C’est l’homme-père me semble-t-il qui a tracé une fois pour toute la diagonale sur laquelle elle se tiendra. C’est sur lui que s’ouvre le livre et sur une dédicace que je restitue en son entier : A la mémoire de mon père, et je le nomme : André Godin.
… Francine Godin relève encore une fois ici le défi, celui d’un réel enjeu, Liv, vie, livre, une trace qu’elle assume et n’efface pas, une responsabilité qui est sa création même, de la même façon que tout a commencé et qu’elle a répondu une première fois à son nom.